Modifié le 28 octobre 2018 à 12:40

Bellingcat, un journalisme citoyen au service de la vérité

Le fondateur Bellingcat Eliot Higgins lors d’une conférence à Amsterdam en 2016.
Bellingcat, le site d’investigation qui exploite les informations du web Tout un monde / 5 min. / le 25 octobre 2018
L’identité des deux suspects de l’affaire Skripal n'a pas été dévoilée par des médias traditionnels britanniques mais par le site Bellingcat. La crédibilité de ses journalistes citoyens est désormais reconnue et enviée.

Fondé par un dénommé Eliot Higgins (voir encadré) en 2014, Bellingcat a rapidement été pris au sérieux par les médias traditionnels. Il s'est fait connaître notamment lors de l'enquête sur vol de la Malaysia Airlines abattu au-dessus de l'Ukraine. Quelques mois après la tragédie, le site était à l'avant-plan de l’affaire en pointant du doigt des séparatistes prorusses.

Il y a quelques semaines, c'est Bellingcat qui a dévoilé l'identité des deux Russes suspectés d'avoir empoisonné l'ancien espion Sergueï Skipral en Angleterre.

>> Lire: Un suspect dans l'affaire Skripal serait un médecin du renseignement russe

Pour ses enquêtes, le site exploite les informations que l'on trouve sur internet et fait donc du datajournalisme. Mais cette forme d'enquête basée sur les données peut être très laborieuse.

Carl Miller.

On pourrait dire que le datajournalisme est un gigantesque exercice de filtrage.

Carl Miller

"Le datajournalisme consiste à trouver la bonne information parmi des tonnes d’informations qui ne sont pas pertinentes" explique Carl Miller, directeur de recherche à l'institut britannique Demos.

"On pourrait dire que c'est un gigantesque exercice de filtrage: quand vous êtes confrontés à des milliards de tweets ou des millions d'heures de vidéos YouTube, il est difficile de décerner ce qui est correct et valable, et bien souvent cela ne représente qu'une toute petite proportion de la totalité", relève cet expert en médias numériques.

Mais Bellingcat ne se contente pas de filtrer des millions de données afin de reconstituer un tableau. Le site explique à ses lecteurs comment il y parvient, de façon très détaillée et minutieuse, ce qui augmente sa crédibilité.

Carl Miller.

Cette méthode d’investigation est sans doute celle qui prend le plus de temps.

Carl Miller

Et si certains médias traditionnels commencent eux aussi à pratiquer cette forme d'investigation, ou collaborent avec Bellingcat, cette pratique reste encore peu répandue car très chronophage.

"Quasiment partout dans le monde, les budgets des journalistes de profession se rétrécissent chaque jour un peu plus", relève Carl Miller. "Les groupes de presse réagissent en demandant aux journalistes d'écrire un plus grand nombre d’articles et plus vite qu'avant. Le datajournalisme est à l'opposé: cette méthode d'investigation de matériel publié en ligne est sans doute celle qui prend le plus de temps. Ce n'est donc pas surprenant si cette pratique est surtout adoptée par des journalistes citoyens, car ils ne sont pas soumis à la même pression budgétaire."

Eliott Higgins, fondateur du site Bellingcat.

Une révolution pacifique est en marche, animée par le pouvoir de la vérité.

Eliot Higgins

Ce journalisme citoyen est précisément ce qui a motivé, dès le départ, le fondateur de Bellingcat. Eliot Higgins s'est exprimé sur le sujet lors d'une conférence TED à Amsterdam en 2016, appelant à mettre en commun les forces de chacun sur le web pour combattre les fausses informations.

"Une révolution pacifique est en marche, animée par le pouvoir de la vérité", disait-il alors. "Et c'est d’autant plus important dans cette société où la post-vérité semble avoir pris le dessus, avec Trump et ce qui se passe dans le reste du monde."

Catherine Ilic/oang

Publié le 28 octobre 2018 à 10:21 - Modifié le 28 octobre 2018 à 12:40

Eliot Higgins, un ex-chômeur curieux du monde

Le site Bellingcat est constitué d'un collectif d’une quinzaine d’enquêteurs venant d’horizons variés - chercheurs, consultants en défense ou en informatique - aidés par des bénévoles.

Son fondateur Eliot Higgins dirige un petit bureau depuis Leicester, dans le centre de l’Angleterre. Il n'est ni journaliste ni expert en géopolitique mais a démarré cette activité quand il s’est retrouvé au chômage au début de la décennie.

Il avait alors du temps à disposition et s'est intéressé aux grands conflits de ce monde. De fil en aiguille, il a démarré un blog et est devenu rapidement une sorte de Sherlock Holmes du web, vérifiant et recoupant les données qu’il analyse.

L'apport financier de George Soros

A sa création, Bellingcat ne vivait que par le financement participatif. Aujourd'hui, il est également soutenu par l’Open Society Foundation du philanthrope américain George Soros.

La deuxième moitié de ses ressources vient des droits d’inscription demandés en amont de formations: Eliot Higgins offre des tutoriels et des podcasts pour se familiariser avec les méthodes qu'il utilise.

Mais l’intérêt croissant que suscite le site va de pair avec les critiques. Bellingcat est accusé notamment par la chaîne d’informations de l'Etat russe RT d’être le bras armé des services de renseignements occidentaux.