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Derrière l'élection présidentielle au Brésil, le spectre des inégalités

Au Brésil, l'extrême richesse côtoie l'extrême pauvreté. Les inégalités se sont fortement creusées. [RTS]
Au Brésil, l'extrême richesse côtoie l'extrême pauvreté. Les inégalités se sont fortement creusées. / 19h30 / 3 min. / le 21 octobre 2018
L'élection du populiste Jair Bolsonaro au deuxième tour de la présidentielle du 28 octobre pourrait accentuer encore la fracture sociale au Brésil. Un pays où l'ascenseur social est déjà en panne.

Il faut neuf générations aux enfants nés dans une famille en bas de l'échelle pour atteindre un revenu moyen au Brésil, selon des estimations de l'OCDE. En moyenne, parmi les 36 Etats les plus riches de la planète membres de cette organisation, c'est plutôt cinq générations.

De là à dire que la mobilité sociale ne fonctionne pas au Brésil, il y a un pas que Graziella Moraes Silva ne franchit pas. Pour cette chercheuse à l'Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID), le revenu moyen est à utiliser avec précaution dans le cas brésilien, du fait des quelques riches qui gagnent vraiment beaucoup.

Le Brésil n'est pas un pays pauvre, le problème c'est la redistribution des richesses

Graziella Moraes Silva, anthropologue à l'IHEID

La croissance économique et certaines mesures de politiques publiques ont permis de réduire la pauvreté et certaines inégalités, estime cette Brésilienne installée à Genève.

"L'écart entre les plus pauvres et les plus riches reste, certes, énorme. Mais la différence entre pauvres et classes moyennes inférieures s'est réduite", observe encore Graziella Moraes Silva. Pour preuve, elle cite le coefficient de Gini, indicateur des inégalités par excellence, passé de 0,6 à 0,5 depuis 2000.

"D'une certaine manière, la mobilité sociale est meilleure pour les classes populaires qui bénéficient de politiques sociales et aussi de politiques de discrimination positive comme pour l'accès gratuit aux universités publiques, avant inaccessible pour eux", détaille la Brésilienne. "Des droits ont aussi été introduits pour des employés domestiques".

2015, une crise aux conséquences sociales

Conséquence de cela, la classe moyenne supérieure -qui n'a en terme absolu rien perdu- s'est sentie lésée de devoir partager ses privilèges avec de nouveaux venus et ne peut parfois plus se permettre d'avoir un employé de maison.

A ce ressentiment est venue s'ajouter la crise économique de 2015, la plus sévère depuis quarante ans. Corollaire de cette croissance en berne, le chômage a augmenté.

Quelque 13 millions de personnes sont aujourd'hui sans emploi et c'est parmi les classes inférieures que les effets sont les plus dévastateurs. Car si la mobilité sociale est plus facile pour les très bas revenus, le risque est aussi plus élevé de retomber dans la pauvreté.

Je n'ai jamais vu les Brésiliens avec autant de désillusion à l'égard de leur pays et qui craignent autant pour l'avenir

Maurizio Santoro, professeur de sciences politiques à l'Université d'Etat de Rio de Janeiro

L'arrivée du populiste d'extrême droite Jair Bolsonaro, donné favori au deuxième tour de la présidentielle face à son adversaire de gauche Fernando Haddad, n'est pas faite pour rassurer les habitants de la huitième économie mondiale.

Un candidat critique envers les pauvres

Outre ses dérapages racistes et homophobes, le candidat défend une politique néo-libérale et condamne les aides sociales qui "nourrissent une population de bandits et de fainéants".

"Les mesures déjà annoncées par Jair Bolsonaro sur le plan fiscal, environnemental et sécuritaire auront un effet sur les inégalités et le coût social sera d'autant plus élevé que le Brésil sort de plusieurs années difficiles dues à la crise économique", estime la chercheuse Graziella Moraes Silva.

Regain de violences dans les favelas

Dans les favelas de Rio, où vit un quart de la population de la ville, l'horizon paraît particulièrement bouché. Les habitants se sentent déjà laissés pour compte et le niveau de violence bat des records.

Avec 18 homicides par jour, dont un sur cinq serait le fait d'agents de l'Etat sensés sécuriser les quartiers contre les narcotrafiquants. Pour Cosme, 29 ans, rencontré par le 19h30, c'est déjà "une situation de guerre". Et sur le front des violences comme des inégalités, elle n'est pas gagnée.

Article web: Juliette Galeazzi

Reportage TV: Stephen Mossaz

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