Modifié le 11 octobre 2018 à 20:31

La presse saoudienne veut discréditer la fiancée du journaliste disparu

Hatice Cengiz, fiancée du journaliste Jamal Khashoggi, photographiée devant le consulat saoudien à Istanbul, en Turquie.
Hatice Cengiz, fiancée du journaliste Jamal Khashoggi, photographiée devant le consulat saoudien à Istanbul, en Turquie. [Lefteris Pitarakis - Keytone]
Suite à la disparition du journaliste Jamal Khashoggi, les médias saoudiens contre-attaquent en dénonçant une conspiration orchestrée par la Qatar et par la fiancée "présumée" du disparu.

La pression sur l'Arabie saoudite ne cesse de s'accentuer depuis que Jamal Khashoggi a disparu le 2 octobre passé dans le consulat saoudien d'Istanbul.

>> Lire aussi: Mystérieuse disparition d'un journaliste saoudien en Turquie

Mercredi, les médias turcs ont publié les noms de quinze Saoudiens suspectés d'être impliqués dans la disparition du journaliste, ainsi que des images de vidéosurveillance devant le consulat, montrant Jamal Khashoggi y entrer, puis un va-et-vient de véhicules.

Jeudi, le président turc Recep Tayyip Erdogan a de nouveau pressé Riyad de publier les vidéos internes du consulat. Les Saoudiens affirment que ces caméras ne fonctionnaient pas ce jour-là.

>> Lire aussi: Les autorités turques pourront fouiller le consulat saoudien d'Istanbul

Contre-attaque de la presse saoudienne

Plutôt silencieuse aux débuts de l'affaire, la presse saoudienne s'est lancée ces derniers jours dans une contre-offensive pour innocenter son gouvernement. Pour elle, la disparition de Jamal Khashoggi est une pure conspiration visant à dégrader les relations turco-saoudiennes.

Cette mise en scène serait, selon les médias saoudiens, orchestrée par le Qatar, et appuyée par des informations mensongères de sa chaîne nationale Al-Jazeera.

Sur les réseaux sociaux, un hashtag arabophone "la comédie sur l'enlèvement de Khashoggi" réunit les internautes saoudiens qui tentent de démontrer un complot contre leur pays.

Ce tweet, par exemple, veut prouver que le journaliste n'a pas été enlevé puisque son compte Twitter a un abonnement de plus depuis sa disparition:

Discréditer la fiancée de Khashoggi

Mais la personne désignée comme principale actrice de cette machination n'est autre que la fiancée de Khashoggi. Ne voyant pas son compagnon ressortir du consulat, Hatice Cengiz est la première à lancer l'alerte. C'est également elle qui appelle mardi le président américain à réagir.

Ces derniers jours, une vidéo du média émirati Al-Dar Voice propage un portrait machiavélique de cette femme, la liant au pouvoir du Qatar, au Turc Fethullah Gülen, ennemi juré d'Erdogan, et même au Mossad, agence de renseignement d'Israël.

Hatice Cengiz est accusée de "propager la haine entre les enfants du Golfe". La vidéo conclut que, "comme d'habitude, le Qatar et la Turquie instrumentalisent des femmes et se cachent derrière elles".

Un homme travesti en fiancée "présumée"

Le fait même que Hatice Cengiz soit la fiancée de Khashoggi est remis en cause. Interviewé par la chaîne Al-Arabiya, le fils du journaliste disparu assure ne pas savoir qui est cette femme, et nie tout lien entre elle et sa famille.

Moatassam Khashoggi, qui réside en Arabie saoudite, dénonce également la politisation de la disparition de son père et dit toute sa confiance dans les autorités saoudiennes pour tirer cette affaire au clair.

La dernière théorie en date pour discréditer Hatice Cengiz affirme qu'il s'agit en fait d'un homme politique égyptien travesti en femme.

>> La rumeur a été lancée par un journaliste du quotidien saoudien "Okaz":

Image du prince héritier entachée

La presse saoudienne a beau défendre son gouvernement, si le meurtre de Jamal Khashoggi venait à être confirmé, il entacherait un peu plus l'image de grand réformateur que s'est donné le dirigeant Mohammed ben Salmane (MBS).

Après les purges visant des centaines d'hommes d'affaires retenus dans un hôtel de luxe à Riyad, ou encore la quasi séquestration du Premier ministre libanais Saad Hariri, MBS est désormais qualifié d'homme imprévisible.

>> Ecouter l'éclairage de La Matinale mardi sur le prince héritier saoudien:

Le prince Mohammed ben Salmane.
Le prince Mohammed ben Salmane. - AP Photo/Cliff Owen
La Matinale - Publié le 09 octobre 2018

L’affaire Khashoggi ravive ainsi le débat sur ce pays qui devient parfois encombrant pour ses alliés occidentaux.

>> Ecoutez l'analyse du journaliste Georges Malbrunot, spécialiste du Moyen-Orient, dans l'émission Forum:

Georges Malbrunot, grand reporter au Figaro, co-auteur avec Christian Chesnot de «Les Chemins de Damas. Le dossier noir de la relation franco-syrienne» (Robert Laffont, 2014).
DR
Forum - Publié le 11 octobre 2018
 

Mouna Hussain

>> Voir aussi l'analyse de Jean-Philippe Schaller:

Jean-Philippe Schaller: "L'Arabie saoudite veut donner l'image d'un pays moderne, mais le régime reste très répressif"
19h30 - Publié le 11 octobre 2018

Publié le 11 octobre 2018 à 17:12 - Modifié le 11 octobre 2018 à 20:31

Une affaire embarrassante pour Donald Trump

Côté américain, l'affaire Khashoggi embarrasse Donald Trump, allié du régime saoudien. Jusqu'ici très silencieux, le président a demandé jeudi des explications à Riyad. Il a également affirmé que des enquêteurs américains travaillent avec la Turquie et l'Arabie saoudite sur cette disparition, information démentie par des responsables turcs.

Le Washington Post, pour qui le journaliste travaillait, a par ailleurs accusé les services de renseignements américains d'être au courant de précédentes tentatives, orchestrées par le prince héritier saoudien, pour attirer Jamal Khashoggi en Arabie saoudite.

>> Ecouter les explications dans La Matinale jeudi:


Vague de répression dans le pays

Reste que l'affaire Khashoggi n'est pas inédite. Le journal libanais Orient-Le-Jour rappelle comment, en 1979, un opposant saoudien avait mystérieusement disparu à Beyrouth, pour ne jamais réapparaître. Le pouvoir saoudien avait été accusé de l'avoir enlevé, mais sa culpabilité n'avait jamais été démontrée.

De son côté, l'ONG Reporters Sans Frontières a dénoncé mercredi une "vague de répression" contre les journalistes et bloggeurs en Arabie saoudite. Plus de 15 d'entre eux ont été arrêtés "dans la plus grande opacité" depuis septembre 2017.

L'Arabie Saoudite a par ailleurs retiré jeudi sa demande d'adhésion à l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) après avoir suscité une levée de boucliers sur ses violations des droits de l'Homme.

>> Ecouter les propos de Sophie Anmuth, responsable du bureau "Moyen-Orient" pour Reporters Sans Frontières: