Publié le 28 avril 2018 à 10:18

L'Eurovision de la chanson, miroir politique d’une Europe divisée

Eurovision, show politique
Eurovision, show politique Geopolitis / 15 min. / le 29 avril 2018
L'Eurovision de la chanson, avec ses paillettes et son folklore, est bien plus qu'une tribune pour chanteurs. C'est un véritable show politique, baromètre des tensions et des crises diplomatiques qui traversent l’Europe depuis des décennies.

"Unir l'Europe autour d'un programme de culture et de divertissement" était l'ambition en 1956 du créateur de l'Eurovision le Suisse Marcel Bezençon, raconte Jean-Marc Richard. Le journaliste et animateur présente le concours musical depuis 25 ans pour les téléspectateurs suisses. Dans Géopolitis, à deux semaines de la 63ème édition à Lisbonne, il commente les dimensions très politiques du programme, entre tensions diplomatiques et divergences idéologiques.

"L'Eurovision précède souvent les évolutions géopolitiques", dit-il. "La Yougoslavie est avec l'Europe de la chanson depuis les années 60. Les pays des Balkans arrivent aussi dans les années 90, bien avant l'élargissement de l'Europe actuelle".

Saga politique

Le concours rassemble chaque année quelque 200 millions de téléspectateurs. Il est un véritable miroir de la géopolitique européenne. Exemple emblématique, l'an dernier, le conflit entre Moscou et Kiev déborde sur la scène de la finale en Urkaine. La candidate russe est interdite d'entrée sur le territoire ukrainien pour avoir donné un concert en Crimée, annexée trois ans plus tôt par Vladimir Poutine. La Russie décide de se retirer et de ne pas diffuser le programme.

En 1974, la politique s'invite déjà sous les projecteurs de l'Eurovision. Le Portugal est représenté par Paulo de Carvalho. Sa chanson d’amour deviendra l'hymne de la Révolution des Œillets, qui tournera la page de 48 ans de dictature.

"En 1968, à travers l'Eurovision, je découvre qu'il y a une dictature en Espagne", raconte Jean-Marc Richard. "A l'époque, Franco évince le candidat qui chante en catalan et impose une chanteuse. A la surprise générale, l'Espagne gagne. Aujourd'hui, on sait qu'il y a eu tricherie et que l'Espagne avait acheté les votes de certains jurés".

La victoire de Conchita Wurst pour l'Autriche en 2014 met en lumière d'autres divisions - sur les valeurs - qui opposent idéologies libérales et conservatrices. La chanteuse diffuse un message de tolérance et de liberté sexuelle. Elle soulève une vague d'homophobie en Europe de l’Est et en Russie. Des dirigeants nationalistes dénoncent "la décadence de l'Occident". "Pourtant, la population était en porte-à-faux avec ses leaders politiques", souligne Jean-Marc Richard. "Il y a eu en effet beaucoup de votes du public russe pour Conchita Wurst".

Témoin des flux migratoires

"Les votes de l'Eurovision traduisent les migrations", poursuit l'animateur. "Le vote de la Suisse en finale est à cet égard très significatif. C'est en général 12 points pour la Serbie, 10 points pour le Portugal, 8 points pour l'Italie, pays qui représentent les plus grandes communautés immigrées du pays."

Du 8 au 12 mai, le Portugal accueille pour la première fois le concours européen. Quarante-trois pays s'affrontent cette année. La Russie fera son grand retour, avec Yulia Samoilova, la même candidate évincée par l'Ukraine l'année dernière.

Mélanie Ohayon

Publié le 28 avril 2018 à 10:18