Grand Format Mai 68

1968-2018, quel héritage?

Introduction

En mai 1968, la France a vécu un véritable séisme social. Cinquante ans après, que reste-t-il de ces événements?

Chapitre 01

Les slogans de Mai 68 résonnent-ils encore aujourd'hui?

Le travail, l’autorité, le féminisme, la sexualité: quatre grand thèmes de société, chacun résumé par un slogan, à partir desquels le 19h30 de la RTS a interrogé l'héritage de Mai 68.

>> La présentation de la série par Claire Burgy, cheffe de la rubrique Société et Culture du 19h30:

Le travail, l'autorité, le féminisme et la sexualité 50 ans après
19h30 - Publié le 16 avril 2018

Chapitre 02

Sexualité: "Jouir sans entraves"?

Dans une France qui interdit tout rapport sexuel avant le mariage et où la sexualité est un tabou, Mai 68 est une véritable révolution. La parole se libère. Les jeunes veulent voir la morale établie voler en éclats.

De nouvelles revendications se font jour: sexualité liée au désir, droit au plaisir, homosexualité, polyamour... La pilule offre aux femmes une procréation choisie, "un enfant, si je veux et quand je veux". Le tout parallèlement à l'avènement du rock n' roll, qui sous-tend cette libération.

Mais le mouvement va aussi donner lieu à de nombreuses dérives et abus. Certains théoriciens et leaders du mouvement prônent la sexualité pour tous, quel que soit l'âge.

"On s'est aperçu que certains pratiquaient une sexualité ou des formes d'attouchements à l'égard d'enfants au nom de cette libération sexuelle", rappelle l'historienne française Ludivine Bantigny, spécialiste de Mai 68.

Ces derniers sont fréquemment sexualisés dans l'art, notamment dans les photographies ou sur les pochettes de disques.

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Série mai 68: sexualité
Info - Publié le 18 avril 2018
 

Domination masculine

Pour les femmes aussi, la désillusion est amère. Alors que la révolution sexuelle était censée briser toute domination, la jouissance reste avant tout l'apanage des hommes.

Le polyamour était souvent pratiqué en faveur d'hommes.

Ludivine Bantigny, auteure de l'ouvrage "1968: de grands soirs en petits matins"

"Les relations poly-amoureuses, qui en soi pouvaient être épanouissantes (...), étaient souvent pratiquées en faveur d'hommes qui pouvaient ainsi disposer de plusieurs compagnes. Cela a suscité beaucoup de souffrance", précise Ludivine Bantigny.

Mai 68 inaugure aussi la société de consommation, où le sexe se transforme progressivement en produit commercial. La pornographie devient omniprésente.

De nouvelles formes d'injonction se développent: injonction à la performance, injonction à avoir une vie sexuelle remplie et épanouie...

Des hippies se promènent sur les quais de la Seine à Paris le 15 avril 1971.

Le consentement, nouvelle revendication

En matière d'abus sexuels et de harcèlement, la parole est souvent verrouillée, du moins jusqu’à l'éclatement à l'automne 2017 de l’affaire Weinstein et la naissance du mouvement #MeToo.

>> Lire aussi: La parole des femmes se libère dans la foulée de l'affaire Weinstein

"Jouir sans entraves", scandaient les soixante-huitards. Cinquante ans plus tard, "jouir entre partenaires consentants" est la nouvelle revendication.

Chapitre 03

Travail - "Ne pas perdre sa vie à la gagner"

"Ne pas perdre sa vie à la gagner", le slogan de la plus grande mobilisation du mois de mai 1968, est un cri du cœur des travailleurs pris dans l’engrenage des Trente-Glorieuses. Cette période de boom économique est loin d'être glorieuse pour tous.

"Il y a des inégalités sociales et salariales très importantes, un début de chômage même s’il est encore contenu", rappelle l'historienne française Ludivine Bantigny. Avec un taux de croissance de 5% par an, la France est prospère mais les cadences sont infernales et les salaires ne suivent pas.

"Cette période est extrêmement productiviste, ce qui dégrade les conditions de vie au quotidien. On travaille 48, 50 heures par semaine, (...) il est très fréquent que des jeunes commencent à travailler dès 14 ou 16 ans", souligne l'auteure de l'ouvrage "1968: de grands soirs en petits matins".

50 ans de Mai 68: l'évolution du travail
19h30 - Publié le 17 avril 2018

Accords de Grenelle et acquis sociaux

Portées par les organisations syndicales, les revendications ouvrières aboutissent le 27 mai 1968 aux accords de Grenelle.

Ces accords, qui, sur le moment, ne satisfont pas les travailleurs et ne suffisent pas à mettre un terme aux mouvements sociaux, posent tout de même les jalons de plusieurs réformes majeures.

Augmentation des salaires, réduction du temps de travail à 40 heures hebdomadaires, instauration du droit aux syndicats d'entreprise... Les cadences, elles, ne ralentissent en revanche pas.

Mai 68 révèle aussi un idéal démocratique de l’autogestion, symbolisé quelques années plus tard par "l'affaire Lip", alors largement relayée dans les médias.

Entre 1973 et 1976, les ouvriers de cette usine horlogère de Besançon (est de la France), en colère contre la mauvaise gestion de la direction, décident d'occuper le site et de continuer à produire à leur compte des montres, écoulées ensuite lors de ventes sauvages.

Les enfants des employés de Lip manifestant en juin 1973.

"En finir avec les collectifs de travail"

"A partir de 1973-1974 (...) les revendications sont toujours là, sauf que l’on rentre dans la crise et on va voir se développer le chômage de masse" qui va progressivement gommer les acquis, raconte Jean-Pierre le Goff, écrivain et philosophe spécialiste de cette période.

Le capitalisme sauvage qui apparaît dans les années 1980 et s'enracine au fil des décennies accentue encore les inégalités sociales et sonne le glas de l’esprit de Mai 68. "Il y a une volonté d’en finir avec les collectifs de travail, avec cette aspiration à travailler de manière solidaire", souligne l'historienne Ludivine Bantigny.

La mondialisation lamine le tissu industriel de l’Europe. On parle délocalisations, restructurations... Les solidarités s’effritent et la précarité se développe. Une nouvelle crise économique mondiale éclate en 2008.

Cinquante ans après Mai 68, les technologies numériques n’ont pas tenu leurs promesses d’un monde meilleur, et peuvent même mettre sous pression les travailleurs, de plus en plus exposés au burn-out. Le slogan "nous sommes des Hommes et non des robots" a été substitué par "les robots menacent notre travail."

Chapitre 04

Féminisme: "Le privé est politique"

En 1968, les femmes sont très actives mais rarement sur le devant de la scène. Le célèbre slogan "le privé est politique" est celui du Mouvement de libération des femmes (MLF), créé deux ans plus tard.

"Mai 68 est fait par des hommes et des femmes, mais dirigé par des hommes, qui ne s'interrogent pas beaucoup sur le fait même d'être des hommes et ne contestent pas le fait d'avoir le monopole de la parole", explique l'historienne Ludivine Bantigny.

Les luttes féministes s'engagent à partir de 1970, dans le sillage des événements de 1968: l'émancipation passe par la légalisation de l'avortement, le droit de vote et la quête de l'égalité des droits et des salaires -toujours d'actualité.

>> Lire: Des centaines de femmes manifestent à Berne pour obtenir l'égalité salariale

Série mai 68 épisode 4, le féminisme
L'actu en vidéo - Publié le 18 avril 2018

Aujourd'hui, le mouvement #MeToo a donné aux féminismes une nouvelle ferveur, même si pour le sociologue Jean-Pierre Le Goff, la posture est différente.

Le MLF (...) n'était pas dans une logique de victimisation.

Jean-Pierre Le Goff, sociologue, auteur de "Mai 68, l'héritage impossible"

"La différence essentielle, c'est que le MLF se situait dans une logique d'émancipation autonome au sein de la société (...) mais n'était pas dans une logique de victimisation", estime l'auteur de "Mai 68, l'héritage impossible".

Un avis partagé par les signataires de la "Tribune des Cent", Catherine Deneuve en tête, en janvier dernier.

>> Lire: Tribune cosignée par Catherine Deneuve pour la "liberté d'importuner"

L'historienne Ludivine Bantigny, elle, salue le fait que les luttes féministes contemporaines sont jeunes, plurielles et ont le souci de "dépasser les barrières, notamment sociales, et les frontières".

Quoi qu'il en soit, le privé est plus que jamais politique en 2018: hommes comme femmes sont prêts à descendre dans la rue pour défendre l'égalité. En Espagne ils ont été des millions à le faire en mars. En Suisse, l'idée d'une grève des femmes pour 2019 fait son chemin.

Chapitre 05

Autorité : "Interdit d’interdire"?

En Mai 68 les contestataires, lassés des injonctions qui pèsent sur la société, aspirent à davantage de liberté. L’Eglise, la famille, l’école ou les institutions politiques sont perçues comme des carcans.

"C’est un mouvement de catharsis, où les moments de pulsions accumulées éclatent (...). A partir de 1968 (...) le peuple adolescent devient un acteur social historique et ne va plus quitter la scène", relève l'historien et sociologue Jean-Pierre Le Goff.

L’anti-autoritarisme constitue une composante essentielle du mouvement. La nature même d’une autorité verticale indiscutable est remise en cause, la société traditionnelle est défiée dans toutes ses sphères.

Les manifestants rejettent le pouvoir religieux strict, contestent les hommes politiques, questionnent la toute-puissance des enseignants… Les rapports sont chamboulés jusque dans les foyers. L’enfant devient un individu à part entière, parfois jusqu’à l’enfant-roi.

50 ans de Mai 68: l’autorité désincarnée?
19h30 - Publié le 18 avril 2018
 

De nos jours, les réseaux sociaux entretiennent ce sentiment d’égalité. "L'héritage de 68 continue de travailler chez un certain nombre de jeunes qui questionnent le pouvoir", selon Ludivine Bantigny qui cite des mouvements protestataires comme "Occupy", "Nuit Debout" ou "Les Indignés".

Pour l'historienne, il s'agit d'"une manière de repenser la transmission et développer l’esprit critique", d'une volonté de "penser le politique autrement" qui n'est pas nécessairement utopique.

Pour d'autres, Mai 68 a surtout eu pour corollaire une destruction des valeurs morales et, en réaction, un renforcement du conservatisme.

Chapitre 06

Mai 68 en affiches

Crédits

  • Sujets 19h30

    Pierre Jenny, Isabelle Gonet, Marie-Emilie Catier, Claire Burgy

  • Adaptation web

    Pauline Turuban