Modifié le 27 février 2018 à 10:59

"Profession: passeurs", les multiples visages du business de la migration

2018. Le doc du lundi Profession: passeurs
Un documentaire explore l'univers très secret des passeurs Tout un monde / 7 min. / le 26 février 2018
Neuf personnes sur dix cherchant à rallier l'Europe depuis l'Afrique du Nord ou la Turquie recourent à un passeur. Mais qui sont ces intermédiaires? Le réalisateur danois Poul-Erik Heilbuth est parti à leur rencontre.

Via des téléphones mobiles, des caméras-amateurs et des enregistrements secrets, le documentaire "Profession: passeurs"*, diffusé lundi par la RTS, rassemble pour la première fois des témoignages de passeurs qui s'expriment à visage découvert, afin de démêler le vrai du faux sur leur commerce.

"Les gens ont en général une mauvaise opinion de nous. C'est la seule et unique raison pour laquelle j'ai accepté de participer à ce film. On pense que le passeur bat et tue des migrants. Or, un passeur n'est pas comme ça", assure Ali, quelque part en Turquie, dès les premières minutes du film.

>> A revoir en ligne ici

Profession: passeurs

Agissant pour le compte d'une grande organisation de trafic d'êtres humains, il doit constamment se méfier de la police et des services secrets.

Tout cela est considéré comme illégal. Pour moi, c'est un rôle humanitaire

Ali, passeur en Turquie

"Si les gens me demandent mon aide, je ferai tout pour les aider. Je ne le fais pas gratuitement, bien sûr, mais l'important, c'est que je ne les exploite pas", estime le passeur qu'on voit rassembler des gilets de sauvetage de bonne qualité ou encore annuler des traversées lorsque la mer est trop agitée.

Une réalité complexe

Sans verser dans l'angélisme, Poul-Erik Heilbuth rappelle - quoique de façon un peu décousue - à quel point la réalité est plus complexe que les discours. "Beaucoup de migrants voient les passeurs comme des agents de voyage qui vont les aider alors qu'en Europe, on les voit comme de terribles criminels qui exploitent les migrants", relève-t-il dans l'émission Tout un monde (interview à écouter ci-dessus).

La mauvaise image des passeurs sert une cause politique

Poul-Erik Heilbuth dans Tout un monde

Tout en documentant la diversité des profils de passeurs, du jeune Turc qui s'enrichit sur le dos de la misère humaine au garde-côte libyen corrompu, le réalisateur danois propose un regard critique sur la politique européenne qui, depuis le début de la crise migratoire, stigmatise les passeurs, les qualifiant de "terroristes" et les traquant par tous les moyens.

"Les leaders politiques savent que la clé de leur réélection dépend de l'impression de faire quelque chose dans le domaine de la migration. Mettre toute la faute sur les passeurs, c'est un moyen facile de se faire passer pour quelqu'un qui veut vraiment agir", estime Poul-Erik Heilbuth.

Or, 80 à 90% des migrants recourent à des passeurs recommandables, selon le documentaire. Car si le métier de passeur est une forme de business, certes illégale, il suit certaines règles commerciales et doit tout faire pour conserver sa réputation afin de continuer à attirer des clients.

La logique du "tout répressif"

"C'est une chasse aux sorcières organisée par les politiques alors qu'en réalité, il est difficile de donner un profil de passeur type. Les passeurs recouvrent une grande diversité de situations: ils peuvent être des criminels, mais aussi des pêcheurs qui louent leur bateau, des membres de la famille ou même des migrants qui le font pour payer la traversée", confirme le professeur Vincent Chetail, interrogé par la RTS.

Dépeindre les passeurs comme des criminels, c'est la meilleure façon de justifier les contrôles migratoires

Vincent Chetail, directeur du Centre des migrations globales à Genève

"L'Union européenne est dans une logique du tout-répressif. Or, plus les contrôles sont stricts, plus on favorise l'émergence de réseaux de passeurs de type mafieux qui ont plus de moyens", met-il en garde.

Car même si le nombre officiel de migrants à avoir atteint l'Europe par la mer a été divisé par deux en 2017 par rapport à l'année précédente, la demande auprès des passeurs n'est, elle, pas près de diminuer et malgré les naufrages, l'immense majorité des candidats à l'exil atteignent leur destination.

Juliette Galeazzi

Sujet radio: Jost von Reding

*"Profession: passeurs" diffusé lundi 26 février 2018 à 20h40 sur RTS Deux (à revoir en ligne ensuite pendant 30 jours)

Publié le 26 février 2018 à 09:09 - Modifié le 27 février 2018 à 10:59