Modifié le 12 mai 2017 à 09:23

Le Front national face à un tournant, entre héritage et transformations

Marine Le Pen et Marion Maréchal-Le Pen en octobre 2015.
La crise couve au Front national, après l’échec à la présidentielle française Le Journal du matin / 2 min. / le 12 mai 2017
Divisions familiales, héritage lourd à porter, dissensions sur l'euro, divergences nord-sud, changement de nom et de statuts, le Front national fait face à plusieurs défis de taille après une présidentielle à la fois triomphale et décevante.

1. Surmonter les revers électoraux et surfer sur les succès

Pour le Front national, les dernières échéances électorales se sont soldées par des résultats qui peuvent autant être vus comme des succès que comme des défaites.

Du côté des succès, le Front national a réussi à accéder au 2e tour d'une présidentielle pour la deuxième fois après 2002 et a obtenu tant au 1er qu'au 2e tour des scores jamais égalés par le parti, avec surtout un total record de plus de 10 millions de voix au second tour. Un score historique qui fait écho à un autre triomphe, lors des élections européennes de 2014, quand le FN avait pour la première fois terminé en tête d'un scrutin majeur. Et d'une manière générale, la formation d'extrême droite voit ses chiffres croître d'élection en élection.

Du côté des bémols, la dernière présidentielle s'est au final soldée par un échec au 2e tour et le fait que Marine Le Pen n'ait pas atteint les 40% attendus a encore décuplé la déception. Un revers qui fait suite à plusieurs autres: en 2012, elle n'avait pas réussi à se qualifier pour le second tour de la présidentielle malgré un score proche de 20%. Le FN n'avait ensuite pu obtenir que deux députés lors des législatives qui avaient suivi, Marine Le Pen manquant de peu une élection à Hénin-Beaumont. Lors des régionales de 2015, le parti était donné favori dans plusieurs régions et avait obtenu d'excellents scores au 1er tour, mais était reparti bredouille après le second, avec notamment de nets échecs pour les leaders du parti Marine Le Pen, Marion Maréchal-Le Pen et Florian Philippot.

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2. Aller au-delà des dissensions familiales et faire oublier le père

Durant de longues années, le Front national a rimé avec Jean-Marie Le Pen. Puis sont arrivées sa fille, Marine, qui lui a succédé à la direction du parti, et sa nièce, Marion Maréchal-Le Pen, que l'on a tout de suite imaginé continuer le processus familial à la tête du FN. Mais derrière ce tableau idyllique sont vite apparues des dissensions entre ces trois fortes personnalités.

Le père: après avoir participé à cinq élections présidentielles, le fondateur du FN Jean-Marie Le Pen ne fait plus partie des instances dirigeantes, mais il demeure très présent, voire trop selon certains membres du parti, car il ne manque pas de faire parler de lui avec des déclarations polémiques, des dérapages difficiles à justifier ou des commentaires acerbes sur la gestion du FN. Sa fille Marine a fini par l'exclure du parti en 2015, point d'orgue d'une querelle qui semble irréversible.

La nièce: à 22 ans, Marion Maréchal-Le Pen avait éclaté sur la scène politique en devenant en 2012 la plus jeune députée de l'histoire française. La nièce de Marine et la petite-fille de Jean-Marie s'est ensuite illustrée en manquant de peu une élection lors des régionales de 2015. Et son positionnement libéral-conservateur l'a peu à peu fait s'opposer au tandem dirigeant composé de Marine Le Pen et Florian Philippot, avec le soutien du grand-père mais sans jamais afficher ses désaccords trop frontalement. Alors qu'on la voyait encore gravir les échelons et devenir une alternative potentielle à sa tante, elle annonce, trois jours après la présidentielle, qu'elle se retire de la vie politique et ne se représente pas aux législatives de juin, pour raisons personnelles et politiques. Vue comme un séisme dans le parti et une désertion par son grand-père, cette décision est aussi souvent perçue comme un moyen de s'écarter de la politique pour mieux y revenir plus tard, peut-être quand il sera plus facile de déboulonner sa tante.

La fille: élue présidente du FN en 2011, Marine Le Pen a rapidement voulu contourner l'image contestée du père pour lancer un mouvement de dédiabolisation du parti. Elle s'est essayée à éviter les dérapages et à polir son discours tout en conservant la même ligne pour les sujets chers au parti que sont l'Europe ou l'immigration. Avec son fidèle lieutenant Florian Philippot, elle a adopté une ligne plus mesurée notamment en vue de récupérer des voix à droite et à gauche. Reste que son débat d'entre-deux-tours raté a donné un coup d'assommoir à son image de candidate apaisée.

3. Choisir entre deux lignes directrices et réconcilier le nord et le sud

"Monsieur Philippot est l'un des principaux responsables de la défaite de Marine Le Pen": certes pas partagée par les principaux dirigeants du parti, cette charge de Jean-Marie Le Pen après le second tour résonne comme un symbole des tensions qui règnent au Front national depuis quelques années, tensions qui s'inscrivent en premier lieu dans deux mouvances opposées dans le parti, autant idéologiquement que géographiquement. Et alors qu'on imaginait tout le monde faire bloc sans sourciller derrière Marine Le Pen, les fissures apparaissent toujours plus profondes et le parti semble fragilisé alors que, paradoxalement, il se trouve à un pic électoral.

La ligne Philippot: sociale et souverainiste, la ligne politique prônée par le numéro deux du parti privilégie un abandon du classique clivage droite-gauche au profit d'une opposition entre patriotes et mondialistes. Mais elle insiste surtout sur la dimension europhobe du parti, avec comme point de mire l'abandon de l'euro. Vu comme le stratège du FN, mais parfois qualifié de gauchiste au sein de la formation, Florian Philippot a toujours été appuyé dans ses démarches par Marine Le Pen et ses proches lieutenants que sont Steeve Briois, David Rachline, Louis Aliot ou Nicolas Bay. Mais ce soutien semble plus vacillant, même dans le nord et le nord-est, où il était le mieux ancré. L'intéressé a lui fait savoir qu'il se retirerait du FN si celui-ci abandonnait sa proposition d'abroger l'euro.

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La ligne Maréchal-Le Pen: incarnée avant sa "désertion" par Marion Maréchal-Le Pen, une autre mouvance du Front national se veut plus proche de l'héritage de Jean-Marie Le Pen. A l'image de la jeune députée, cette ligne est implantée dans le sud-est du pays. Elle se veut plus à droite, mais aussi proche des milieux catholiques, conservateurs, traditionalistes et anti-avortement, mais aussi plus libérale sur le plan économique. Sans qu'ils partagent toutes ces idées, certains leaders du parti formulent une contestation de la ligne Philippot toujours plus pressante, à l'image de Gilbert Collard, Robert Ménard ou Bruno Gollnisch, sans parler de Jean-Marie Le Pen.

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4. Faire bondir le nombre de députés et asseoir une présence dans tout le pays

Un record de 35 députés, dont Jean-Marie Le Pen, avaient été obtenus lors des législatives de 1986 grâce à un scrutin à la proportionnelle à un tour. En juin prochain, le parti espère faire aussi bien, voire mieux, même si le mode de scrutin, une majoritaire à deux tours, semble moins favorable.

Avec 2 députés actuellement, le FN souffre lors des deuxièmes tours de scrutin qui voient tour à tour le candidat de gauche ou celui de la droite se désister pour faire barrage à l'extrême droite. Mais Marion Maréchal-Le Pen dans le Vaucluse et Gilbert Collard dans le Gard avaient tout de même réussi à être élus en 2012, Marine Le Pen, Florian Philippot et Louis Aliot ayant eux échoué.

Entre 40 et 60 députés, voire même une centaine, les sondages se montrent favorables pour les prochaines législatives, même s'il est difficile d'établir un pronostic. Comme Marine Le Pen est arrivée en tête dans 45 des 577 circonscriptions que compte le pays lors de la présidentielle, il semble néanmoins presque assuré que le parti dépassera le seuil des 15 députés nécessaires à former un groupe parlementaire.

Avec une poussée dans toutes les régions de France lors des récents votes, le Front national vise aussi une représentation, ou du moins de bons scores, hors de ses fiefs du nord-est et du sud-est.

5. Transformer le parti et lui donner un nouvel élan

Une "transformation profonde" du Front national "afin de constituer une nouvelle force politique", telle est la promesse lancée par Marine Le Pen dès l'annonce du résultat de la présidentielle. La leader du parti n'a pas donné d'autres précisions, mais les changements ne devraient pas être entérinés avant le grand congrès du FN en 2018, via une modification des statuts de la formation. Il est difficile de savoir aussi si un choix entre les deux lignes politiques sera effectué à cette occasion.

Changer de nom est une proposition qui revient fréquemment. Certaines têtes pensantes du parti, à l'image de Florian Philippot, souhaiteraient cette réforme pour entériner la rupture avec l'image du Front national véhiculée par Jean-Marie Le Pen et parachever la dédiabolisation. Il s'agit aussi de tenter de rassembler au-delà des limites traditionnelles du parti. Une ouverture vers la droite est souhaitée par certains cadres, à l'image de l'accord passé avec Nicolas Dupont-Aignan entre les deux tours.

Tous estiment toutefois pour l'heure que Marine Le Pen demeure la mieux placée pour conduire le parti et les réformes, pour garantir la cohésion et pour maintenir l'unité.

Frédéric Boillat

Publié le 12 mai 2017 à 08:12 - Modifié le 12 mai 2017 à 09:23

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