Aux Philippines, la guerre contre la drogue tourne au carnage

La police des Philippines a reçu carte blanche du nouveau président, Rodrigo Duterte, pour abattre les criminels dans une lutte acharnée contre le trafic de drogue. En trois mois, plus de 3000 personnes ont trouvé la mort.

"Abattez les criminels, si nécessaire"

Rodrigo Duterte, le nouveau président philippin, mène une lutte sanglante contre la drogue. Pour éradiquer le crime de son pays, il emploie la manière forte et a donné à la police les pleins pouvoirs. "Abattez les criminels, si nécessaire", assène-t-il dans ses discours.

Depuis son arrivée au pouvoir le 30 juin 2016, la lutte contre la drogue a fait plus de 3000 victimes, dont de nombreuses exécutions extra-judiciaires. Notre correspondant en Chine, Raphaël Grand, s'est rendu à Manille.

>> "Rodrigo Duterte ou le nouveau visage des Philippines", portrait dans Forum:

Le président philippin Rodrigo Duterte. [Soe Zeya Tun - Reuters]Soe Zeya Tun - Reuters
Forum - Publié le 17 octobre 2016

Opération Tokhang

Baptisée "Opération Tokhang", en référence au bruit que fait la police en frappant aux portes, la campagne antidrogue a déclaré la chasse aux dealers.

Dans les "barangays", les quartiers populaires de Manille, ces opérations policières ont déjà fait des milliers de morts. On recense déjà plus de 3000 victimes en seulement trois mois. Un carnage.

>> Des images de ces opérations:

Operation Tokhang [RTS]
Info en vidéos - Publié le 17 octobre 2016

"Mon frère n'était pas un dealer"

Anna Bancolita a perdu son frère Gaddy. Il avait 34 ans, lorsqu'il s'est retrouvé fiché sur une liste de consommateurs de drogue. Mais sa soeur est formelle. "Il n'était certainement pas un dealer et ne consommait plus du tout".

Quand Anna et sa famille ont trouvé le corps de Gaddy à la morgue, ils ont vu les blessures et les impacts des balles sur sa tempe. Selon elle, le rapport de police indiquait simplement: "Les justiciers ont commis le meurtre".

Ces "justiciers" travaillent en fait pour la police. Ce sont, en quelque sorte, des hommes de main. Lorsque la police intervient, après coup, elle assure qu'elle n'était pas au courant de ce qui allait se passer.

Je suis contre la drogue. Mais je ne supporte pas le fait d'ôter des vies, surtout sans un vrai procès.

Anna Bancolita, soeur de Gaddy, tué par des "justiciers".

Sur le corps des victimes, une pancarte indique: "Je suis un dealer de drogue et je n'ai pas peur de Duterte".

>> Cliquer sur la flèche ci-dessous pour écouter son interview:

Anna Bancolita, la soeur de Gaddy, soutient que son frère n'était pas un dealer. [Raphaël Grand - RTS]Raphaël Grand - RTS
Le Journal du matin - Publié le 18 octobre 2016

Crainte des délations

Opération de police en cours dans un quartier populaire de Manille. [Raphaël Grand - RTS]Opération de police en cours dans un quartier populaire de Manille. [Raphaël Grand - RTS]

Dans la communauté, la confiance entre voisins est détruite.

On ne se rassemble plus, on ne se parle plus.

Anna Bancolita, soeur de Garry, tué par des "justiciers".

"Imaginez si vous avez un conflit avec un voisin et qu'il va dire à la police du quartier que vous avez quelque chose à voir avec la drogue. La police va engager quelqu'un pour venir chez vous et vous tuer!", lance Anna Bancolita, soeur d'un homme fiché avant d'être tué par les "justiciers".

>> Ecouter son interview:

Opération de police dans un quartier chaud de Manille. [Raphaël Grand - RTS]Raphaël Grand - RTS
Le Journal du matin - Publié le 18 octobre 2016

"Nos prisons débordent"

Le commandant Danilo Mendoza dirige le commissariat de Talipapa, un quartier chaud de Manille. Il est le champion des opérations Tokhang: 92 arrestations la semaine passée.

Nous avons des listes de dealers et de consommateurs (suspectés). Elles sont fournies par la communauté, les voisins.

Commandant Danilo Mendoza, chef du commissariat de Talipapa.

Selon le commandant, toutes les opérations qui ont débouché sur la mort de suspects impliquaient des armes, du shabu, ou autres drogues illégales. "Les dealers se battent, se défendent et tirent sur la police!", justifie-t-il.

>> Ecouter son interview:

Commandant Danilo Mendoza, chef du commissariat de Talipapa, dans le Grand Manille. [Raphaël Grand - RTS]Raphaël Grand - RTS
Le Journal du matin - Publié le 18 octobre 2016

Après une visite dans les prisons du commissariat, on croit aisément le commandant lorsqu'il affirme que les prisons débordent.

D'après lui, 80% des gens qui s'y trouvent sont des consommateurs ou des dealers. "On a vraiment d'excellents résultats dans nos opérations policières anti-drogue", se réjouit-il.

Cette fierté est également palpable à Batasan Hill, à 10 kilomètres de là. Sur cette affiche, il est précisé qu'il n'y a plus de drogue dans ce hall.

Affiche dans le quartier Batasan Hill, à 20 kilomètres du centre de Manille. [RTS]Affiche dans le quartier Batasan Hill, à 20 kilomètres du centre de Manille. [RTS]

Se rendre pour survivre

Joselito, un consommateur de shabu. Il s'est rendu seul à la police. [RTS]Joselito, un consommateur de shabu. Il s'est rendu seul à la police. [RTS]

Dans le commissariat de Talipapa, nous croisons Roselito, 52 ans, le visage marqué par le shabu, une metamphétamine bon marché que l'on consomme dans les rues de Manille.

Il s'est rendu de lui-même à la police. Une question de survie, confie-t-il, de peur de se faire abattre lors d'une opération policière.

La Commission des droits de l'homme enquête

Jacqueline de Guia est avocate à la Commission des droits de l'Homme des Philippines, qui mène en parallèle plus de 250 enquêtes d'exécutions extra-judicaires, presque toutes liées à la drogue. La quasi-totalité des enquêtes concernent des exécutions apparues depuis l'arrivée au pouvoir du président Rodrigo Duterte.

"Basé sur nos statistiques, la Commission mène actuellement de plus en plus d'enquêtes sur des exécutions extra-judiciaires. Nous tentons donc de vérifier si ces faits sont avérés ou non", explique-t-elle.

Les mots de Jacqueline de Guia sont pesés. Le président Duterte a menacé de brûler les murs de l'institution. Les relations entre le gouvernement et la Commission sont encore fragiles. Elle ne parlera donc pas d'un président aux méthodes brutales, d'opérations de police qui dérapent, ou de meurtre dans des commissariats.

>> Ecouter son interview:

Siège de la Commission des droits de l'homme des Philippines, à Manille. [Raphaël Grand - RTS]Raphaël Grand - RTS
Le 12h30 - Publié le 18 octobre 2016

Notre correspondant, Raphaël Grand, a également pu s'entretenir avec Roberto Cadiz, l'un des cinq commissaires aux droits de l'Homme aux Philippines, chargé de faire la lumière sur ces milliers de meurtres.

Roberto Cadiz, commissaire de la Commission des droits de l'Homme aux Philippines. [Raphaël Grand - RTS]Raphaël Grand - RTS
Le Journal du matin - Publié le 18 octobre 2016

Harra, une veuve sous protection des témoins

Harra Kazou, veuve de 26 ans, bénéficie du programme de protection des témoins aux Philippines. Cette jeune femme, qui cache son visage dans les médias, a témoigné devant le Sénat philippin pour dénoncer les méthodes brutales de la police lors des vastes opérations anti-drogue.

Son mari, Jay Pee, ainsi que son beau-père, ont été arrêtés par la police un soir de juillet. Ils étaient fichés sur une liste de dealers. Le lendemain matin, elle se rend au commissariat pour apporter des vêtements et de la nourriture.

La dernière chose que mon mari m'a demandée a été de faire venir un docteur, car ils avaient été torturés.

Harra Kazou

Le rapport de police indiquera plus tard que les deux hommes ont tenté de subtiliser une arme à un agent du commissariat. Pour se défendre, le policier a dû riposter.

Mais le rapport d'autopsie révélera que les deux hommes avaient eu les bras cassés, bien avant leur décès. Ils ont été torturés, et la version de la police locale en devient dès lors caduc.

>> Cliquer sur la flèche ci-dessous pour écouter son interview:

Harra [Raphaël Grand - RTS]Raphaël Grand - RTS
Le 12h30 - Publié le 18 octobre 2016

Un premier cas devant le juge

L'enquête sur le meurtre du mari de Harra et de son beau-père est terminée. La Commission des droits de l'Homme a transmis le cas à la justice des Philippines.

C'est le tout premier cas d'exécution extra-judiciaire, sous l'administration Duterte, qui sera jugé. Il impliquera peut-être le président et les méthodes de sa police.

Le président philippin Rodrigo Duterte, le 13 octobre 2016. [Bullit Marquez - AP/Keystone]Le président philippin Rodrigo Duterte, le 13 octobre 2016. [Bullit Marquez - AP/Keystone]

Duterte, le héro de Davao

Davao est situé dans le Sud du pays, sur un archipel déchiré entre la rébellion communiste et le groupe affilié à l'Etat islamique, Abu-Sayaf. Dans cette ville de 2 millions d'habitants, le président Duterte se trouve en terrain conquis. Il en a été le maire pendant 20 ans et a récolté 96% des suffrages.

"Duterte, le super-héros, le superman", entend-on sur le marché de la ville. Celui que l'on surnomme encore Monsieur le Maire a instauré dans cette ville une interdiction généralisée des drogues, la cigarette est bannie des rues et un couvre-feu est appliqué pour les mineurs.

Son visage est omniprésent: sur les T-Shirt, en calendrier ou en porte-clés. Les touristes locaux viennent même visiter son ancienne maison.

>> Ecouter les témoignages:

A Davao, le visage du président Duterte se décline sur divers objets. [Raphaël Grand - RTS]Raphaël Grand - RTS
Le Journal du matin - Publié le 19 octobre 2016

L'artisan de ses victoires est surnommé Captain Masanguid, il est le responsable de la campagne politique: "Bien sûr il est impoli, mais les gens croient en lui, à ses idées sur les drogues illégales, sur la paix et l'ordre bien sûr".

>> Son interview:

Mar Masanguid, surnommé le capitaine Masanguid, responsable de la campagne du président Duterte. [Raphaël Grand - RTS]Raphaël Grand - RTS
Le Journal du matin - Publié le 19 octobre 2016

Duterte n'a jamais perdu une élection sur ses terres. Beaucoup regrettent son départ pour Manille, mais la ville peut compter sur sa fille et son fils, respectivement Maire et vice-maire de Davao. Car aux Philippines, le pouvoir, c'est aussi une histoire de famille.

Pour autant, ce populiste issu d'une famille riche ne fait pas l'unanimité partout, comme l'explique Fe Mendoza, la doyenne de la Faculté d'administration publique et de gouvernance à l'Université des Philippines:

Fe Mendoza, doyenne de la Faculté d'administration publique et de gouvernance à l'Université des Philippines. [Raphaël Grand - RTS]Raphaël Grand - RTS
Le Journal du matin - Publié le 19 octobre 2016

L'allié historique des Etats-Unis se tourne vers la Chine

Avec Roberto Duterte au pouvoir, les Philippines, alliés historiques des Etats-Unis, ont amorcé un virage vers la Chine.

L'alliance avec les Etats-Unis a privé Manillle de milliards de yuan d'investissements chinois. En se rapprochant de Pékin, Roberto Duterte compte offrir à son pays des chemins de fer, des routes et des infrastructures pour les télécommunications.

Pékin se dit ravi de ce revirement diplomatique. La Chine cherche non seulement des alliés sur le pourtour de la Mer de Chine, mais elle souhaite aussi maintenir le moteur de sa croissance, à savoir bâtir, pour garantir ses 6 à 7% de croissance.

Coopération dans la lutte anti-drogue

Aux yeux des Chinois, le dirigeant Philippin est tout à fait fréquentable. Pékin, qui n'a pas condamné les exécutions extra-judiciaires, a au contraire proposé son aide.

Un milliardaire chinois lui a par ailleurs offert un cadeau plutôt original: un énorme centre de réhabilitation pour toxicomanes. La structure doit prochainement ouvrir ses portes, au Nord de Manille. Un cadeau de bienvenue, qui devrait désengorger temporairement les prisons.

>> Ecouter le commentaire de notre correspondant en Chine, Raphaël Grand:

Chine - Catastrophe de Tianjin: les précisions de Raphaël Grand, à Shanghai [RTS]RTS
Le Journal du matin - Publié le 19 octobre 2016

Pour Romeo Bernardo, ancien directeur de la Banque mondiale aux Philippines et ancien vice-ministre des Finances, les relations tendues que l'ex-administration entretenait avec la Chine avaient coûté cher, en particulier sur le plan économique, aux Philippines. Aujourd'hui, ces liens capitaux semblent déjà se normaliser.

>> Ecouter l'entretien avec Romeo Bernardo:

 

Le président philippin Rodrigo Duterte avec le président chinois Xi Jinping, le 20 octobre 2016. [Thomas Peter - AFP]Thomas Peter - AFP
Tout un monde - Publié le 20 octobre 2016

Crédits

Reportage: Raphaël Grand

Réalisation web: Feriel Mestiri