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Ancien soldat russe en Ukraine, Pavel Filatiev dénonce une guerre basée sur "un mensonge"

L'ancien soldat russe Pavael Filatiev lors d'une interview à Paris le 6 septembre 2022. [AP Photo/Lewis Joly - Keystone]
Un ex-soldat russe raconte la guerre en Ukraine / Tout un monde / 5 min. / le 23 novembre 2022
Le "mensonge" invoqué pour envahir l'Ukraine, une armée russe défaillante et rongée par la corruption, mais aussi "la peur dans les yeux des habitants". Pavel Filatiev décrit les deux premiers mois de la guerre en Ukraine.

Pavel Filatiev, 34 ans, a quitté le champ de bataille après deux mois de combats en Ukraine parce qu'il était blessé. Une fois évacué en Russie, il tente de démissionner, subit des pressions, mais raconte ce qu'il a vécu sur le front. Il finit par fuir le pays pour éviter la prison.

Désormais réfugié en France, cet ancien soldat professionnel raconte ses deux premiers mois de guerre en Ukraine dans "ZOV" , qu'on peut traduire par "appel". Un livre qui vient de paraître chez Albin Michel, mais qui a déjà été publié en russe cet été sur les réseaux sociaux.

"Je ne suis pas un déserteur"

"Si j'avais abandonné mon arme et que j'étais parti, ça aurait peut-être plu à l'opinion publique européenne, mais en Russie je n'aurais pas été écouté de la même manière", explique dans l'émission Tout un monde ce fils de militaire qui a grandi dans une garnison, dans le sud de la Russie.

"Aujourd'hui, pas tous les militaires certes, mais beaucoup d'entre eux comprennent que j'ai fait ce que j'avais à faire. Et il leur est difficile de me juger, car j'étais avec eux sur le champ de bataille, et je n'ai pas fui. Mais une fois blessé, dès qu'on m'a évacué, j'ai tout fait pour avoir une influence sur le cours de cette guerre", développe Pavel Filatiev.

"C'était un mensonge"

Son livre commence par cette journée du 24 février 2022: "Je pensais plutôt que nous allions être utilisés comme forces de maintien de la paix, dans la zone de Donetsk et Lougansk. La veille de la guerre, on se trouvait à la frontière entre l'Ukraine et la Crimée. Puis le lendemain on nous a donné l'ordre d'aller de l'avant (...). Même si je n'ai jamais cru à la menace de l'Otan, je me suis dit alors: 'Peut-être que c'est ça, tout de même, au vu des missiles dans le ciel? Peut-être que l'Ukraine, avec l'aide de l'Otan, a tenté quelque chose?' Puis au bout d'une semaine, j'ai compris que non, que c'était un mensonge".

Nous tentons de survivre comme des bêtes sauvages. Nous n'avons même pas besoin d'ennemi, grâce à nos chefs nous vivons plus mal que des SDF

L'ancien soldat russe Pavael Filatiev lors d'une interview à Paris le 6 septembre 2022. [AP Photo/Lewis Joly - Keystone]
Pavel Filatiev, dans "Zov"

Il décrit une armée russe défaillante et rongée par la corruption. Envoyé prendre Kherson, au tout début de la guerre, il raconte les freins des véhicules qui ne marchent pas ou les nuits sans sac de couchage. "Nous tentons de survivre comme des bêtes sauvages. Nous n'avons même pas besoin d'ennemi, grâce à nos chefs nous vivons plus mal que des SDF", écrit-il.

Trafics et clientélisme

La nourriture manque et les uniformes sont subtilisés avant d'arriver dans les casernes. "Encore aujourd'hui sur internet vous trouvez plein d'annonces pour des gilets pare-balles qui étaient destinés aux soldats. C'est clair qu'ils viennent des stocks de l'armée. Si les services de sécurité voulaient mettre fin à cela, cela fait longtemps qu'ils auraient arrêté et emprisonné les responsables", assure Pavel Filatiev.

Il ajoute que beaucoup de jeunes entre à l’académie militaire grâce à des pots-de-vin: "Quand les gens les plus talentueux, mais les plus pauvres, n’ont pas les moyens d’entrer à l’académie militaire, parce qu’ils n’ont pas de réseaux, de contacts dans le milieu, ou d’argent, au final on se retrouve avec un commandement qui n’est pas professionnel, avec des cerveaux ankylosés, qui ne peuvent pas diriger une armée moderne, ni entreprendre les réformes nécessaires, qui ne peuvent pas comprendre comment vivent les simples soldats. Or la guerre, ce sont, au final, les soldats qui la gagnent, pas les généraux".

Les militaires russes ne sont pas juste des gens qui cherchent à tuer, violer, ou voler, comme on les présente souvent dans la presse occidentale. Tout est bien plus complexe

L'ancien soldat russe Pavael Filatiev lors d'une interview à Paris le 6 septembre 2022. [AP Photo/Lewis Joly - Keystone]
Pavel Filatiev à Tout un monde

Interrogé sur les exactions imputées à l'armée russe, Pavel assure que cela n'a pas eu lieu dans son bataillon. Il admet qu'il y a une culture de violence au sein de l'armée russe, mais il nuance: "Les militaires russes ne sont pas juste des gens qui cherchent à tuer, violer, ou voler – comme on les présente souvent dans la presse occidentale. Tout est bien plus complexe".

"Ce sont des gens comme vous et moi. Seulement tout est fait – le régime et les lois – pour qu'ils soient contraints de se soumettre aux ordres. S'ils ne le font pas, le choix est vite fait: la prison, les condamnations. Je connais beaucoup de gens de mon régiment qui voulaient démissionner et ne plus participer à cette guerre. Très peu y sont parvenus et même ceux-là ont dû faire face à un nouveau problème: l'annonce de la mobilisation, la contrainte de devoir retourner au front", explique Pavel Filatiev.

Soldats russes pas accueillis en libérateurs

Sur place, il confirme que les habitants n'avaient pas du tout envie que Moscou vienne les "libérer". "J'ai vu de nombreux civils et je le dis très clairement, pas un seul ne m'a dit : 'oh, comme je suis heureux de te voir ici, cher soldat russe'. Tout au plus, j'ai vu de la peur dans leurs yeux", raconte-t-il.

"Ce qui m'attriste aussi, c'est de voir ces civils qui ont d'abord souffert du fait que la Russie les envahisse, qui ont été contraints pour certains de collaborer avec Moscou, car ils n'avaient rien à manger ou à boire. Puis l'Ukraine a repris ces territoires et maintenant ils sont victimes de représailles", déplore Pavel Filatiev.

Pour lui, l'issue de tout cela passe par la chute du gouvernement russe. Il conclut que le plus tôt sera le mieux, tant le pouvoir n'agit pas dans l'intérêt de sa population.

>> Revoir aussi le sujet du 19h30 du 19 août 2022

Un déserteur russe, qui a combattu en Ukraine, a décidé de dénoncer les mensonges et la brutalité de l'armée russe [RTS]
Un soldat russe, qui a combattu en Ukraine, a décidé de dénoncer les mensonges et la brutalité de l'armée russe / 19h30 / 2 min. / le 19 août 2022

Sujet radio: Isabelle Cornaz

Adaptation web: cab

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