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Bertrand Badie: "Entre l'Iran et la Russie, ce sont surtout des connivences"

Bertrand Badie, professeur émérite à Science Po Paris. [RTS]
L'alliance entre l'Iran et la Russie: interview de Bertrand Badie / Tout un monde / 10 min. / le 20 octobre 2022
L'Iran continue à nier avoir fourni à la Russie des drones pour sa guerre en Ukraine. Côté occidental, le rapprochement entre Moscou et Téhéran est toutefois clair, et de nouvelles sanctions ont été décidées. Interviewé jeudi dans l'émission Tout un Monde, Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales, réfute pourtant le terme "d'alliance" entre les deux pays.

Depuis le mois de septembre, c'est l'un des principaux développements du conflit en Ukraine: l'usage probable de drones kamikazes iraniens par les forces russes. Sous couvert d'anonymat, des officiels américains évoquent même la livraison prochaine par Téhéran de missiles sol-sol à Moscou.

Mais que signifie vraiment ce rapprochement? Professeur des Universités à SciencePo-Paris, auteur de l'ouvrage "Vivre deux cultures: comment peut-on naître franco-persan?", qui vient de paraître, Bertrand Badie a évoqué cette relation dans un entretien accordé jeudi à la RTS.

RTSinfo: Le phénomène n'est pas nouveau, on a déjà vu la Russie et l'Iran s'échanger des armes, mais peut-on parler d'alliance?

Bertrand Badie: Il faut faire très attention aux mots. Ce n'est pas vraiment une alliance, mais plutôt une connivence, et c'est tout à fait différent, car le propre d'une connivence est que cela n'engage pas pour longtemps. Ici, il y a d'abord une connivence tactique. Alors que l'Iran est engagé dans une négociation extrêmement difficile sur le nucléaire, c'est une façon pour le gouvernement ultraconservateur de faire peser une menace sur les Etats-Unis, en disant attention: sans accord, nous pourrions continuer à nous rapprocher de la Russie. C'est risqué, mais c'est un pari.

Il y a ensuite une connivence stratégique. L'Iran, comme beaucoup de pays, est un pays qui voit l'effet d'aubaine. C'est-à-dire qu'au moment où il y a une grave crise qui oppose la Russie à l'Occident, les Iraniens se disent qu'ils peuvent faire leur marché du côté de la Russie, quitte à le faire à d'autres moments avec les Occidentaux. La Russie est aux abois, c'est le moment ou jamais de lui prêter main forte, parce qu'on espère un très solide pourboire en échange.

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Et, enfin, il y a une base politique. Depuis que Donald Trump a déchiré le traité sur le nucléaire, les ultraconservateurs sont terriblement renforcés dans leurs positions, et c'est un marqueur pour eux que de s'opposer à l'Occident, une façon de mettre en difficulté l'aile libérale, ouverte, celle qui est sensible aux mouvements de contestations actuelles dans le pays. C'est une façon d'afficher son intransigeance.

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RTSinfo: Et vu d'Europe, est-ce un rapprochement dangereux? Ou le fait que ce ne soit que conjoncturel n'est pas très inquiétant?

Bertrand Badie: C'est très dangereux à court, moyen et long terme. A court terme, cela donne de l'oxygène à la Russie. Poutine a d'ailleurs bien compris qu'en déployant ses relations vers l'Asie, le Sud et l'Afrique, cela lui permettrait de compenser les difficultés qu'il a avec l'Occident et de contourner ainsi la politique d'exclusion et de sanctions menée contre lui.

Et c'est dangereux à moyen et long terme, parce que nous voyons de plus en plus un Occident replié sur lui-même, sur l'Otan et sur cette identité, ce marqueur culturel et politique qu'est l'idée même d'Occident. Pour les autres pays, adversaires et compétiteurs de l'Occident, être dans cette situation que je qualifie par image d'union libre, donne beaucoup plus de fluidité, parce qu'on peut effectivement mener des coups, aujourd'hui sur l'Ukraine, demain peut-être sur la Syrie, après-demain sur le Sahel et peut-être plus tard sur l'Extrême-Orient.

RTSinfo: L'Iran est depuis de nombreuses années sous sanctions occidentales. Comment arrive-t-il à fabriquer des armes, suffisamment même pour pouvoir les exporter vers la Russie?

Bertrand Badie: La raquette des sanctions est toujours une raquette trouée. L'Occident a cru trouver la panacée à travers l'idée de sanctions, mais on s'aperçoit qu'elles aboutissement rarement. Ces sanctions (...) ont généralement un double effet pervers. Elles renforcent les ultraverconservateurs (...) et elles incitent les élites au pouvoir à trouver des moyens d'échapper au poids de ces sanctions. Ces pays apprennent donc à diversifier leurs formes de ravitaillement, les modalités de leur production et les échanges qu'ils peuvent avoir. Les sanctions ont donc un effet culturel très négatif, puisqu'elles donnent l'image d'un Occident donneur de leçons et qu'au final, il y a quantité de moyens de les contourner.

Le président russe Vladimir Poutine a rencontré le président iranien Ebrahim Raisi en marge du sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Samarcande, en Ouzbékistan, le 15 septembre 2022. [Alexandr Demyanchuk - Sputnik/reuters]Le président russe Vladimir Poutine a rencontré le président iranien Ebrahim Raisi en marge du sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Samarcande, en Ouzbékistan, le 15 septembre 2022. [Alexandr Demyanchuk - Sputnik/reuters]

RTSinfo: Concernant l'Occident et l'Iran, les Etats-Unis ont dit récemment que la résurrection de l'accord sur le nucléaire n'était pas à l'agenda. Comment l'expliquer? Qu'est-ce qui continue à le faire capoter?

Bertrand Badie: Lorsque Joe Biden est arrivé au pouvoir en janvier 2021, il faisait du rétablissement de cet accord une façon de montrer que l'ère Trump était terminée. Mais c'était il y a un an et demi. Depuis, quantité de facteurs ont compliqué les choses.

Il y a d'abord eu cette méfiance permanente de la classe moyenne américaine vis-à-vis de tout ce qui est négociations internationales et qui a obligé Biden à une plus grande rigueur dans ce qui se voulait être un volontarisme diplomatique de renaissance. Il y a eu le conflit russo-ukrainien, avec le sentiment assez subtil que Vladimir Poutine faisait tout ce qu'il pouvait pour bloquer cet accord. Un accord qui aurait libéré le pétrole iranien et peut-être ouvert les portes du pays vers l'Occident, ce dont Poutine ne voulait pas. Il y a aussi eu en Iran ces victoires successives du camp ultraconservateur, qui a compris que son emblème était de dénoncer l'Occident.

Tout ça fait partie du même processus. Les ultraconservateurs tiennent les libéraux à l'écart du pouvoir en jouant la carte de l'intransigeance nationaliste et celle du moralisme religieux. Tous ces éléments viennent bloquer le processus.

Propos recueillis par Eric Guevara-Frey/ther

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