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Loretta Lynch: "Les gens sont souvent inquiets de coopérer avec les USA, et parfois c'est justifié"

Loretta Lynch était présente le 3 octobre à l'Université de Lausanne pour y donner une conférence. [Eric Guevara-Frey - RTS]
L’ex-procureure américaine Loretta Lynch juge positive la coopération judiciaire avec la Suisse / Tout un monde / 10 min. / le 5 octobre 2022
A un mois des très disputées élections de mi-mandat aux Etats-Unis, Tout un monde a pu s'entretenir avec l'ancienne procureure générale américaine Loretta Lynch. La collaboration avec la Suisse et l'ébranlement de la démocratie américaine ont notamment été abordés avec l'ex-ministre de la Justice.

Procureure générale des Etats-Unis entre 2015 et 2017 durant la présidence de Barack Obama, Loretta Lynch était présente quelques jours en Suisse pour donner une conférence à l'Université de Lausanne, organisée conjointement par le CEDIDAC - le Centre de droit de l'entreprise - et le Centre de droit pénal.

La démocrate était notamment en fonction lorsque le scandale de corruption et de pots-de-vin de la FIFA avait éclaté en 2015. En septembre de la même année, elle avait donné une conférence de presse mémorable à Zurich, aux côtés de Michael Lauber, son homologue suisse de l'époque.

>> Revoir le sujet du 19h30 de l'époque:

Loretta Lynch, Procureur général des États-Unis, a rencontré Michael Laube au sujet de l’affaire de corruption à la FIFA [RTS]
Loretta Lynch, Procureur général des États-Unis, a rencontré Michael Laube au sujet de l’affaire de corruption à la FIFA / 19h30 / 2 min. / le 14 septembre 2015

Loretta Lynch avait aussi collaboré en 2016 avec la Suisse dans le cadre d'enquêtes pour fraude fiscale ou encore sur l'implication des banques suisses dans la crise des subprimes.

Elle se souvient: "Nous avons développé une relation de travail très positive avec les autorités suisses, à la fois pendant les affaires liées aux banques et celles liées à la FIFA, même si je sais que ces périodes ont pu être difficiles, en particulier lorsqu'il a fallu changer une façon de faire des affaires (...) La Suisse est l'un des pays qui a le mieux compris l'importance de s'attaquer à la corruption dans les services financiers et dans le monde des affaires en général (...) car cela peut affaiblir l'économie et brise la confiance dans le gouvernement."

>> Relire aussi: Credit Suisse payera 5,3 milliards aux Etats-Unis dans la crise des subprimes

En pleine tempête fiscale, un diplomate suisse de haut rang avait expliqué la façon très différente d'envisager la coopération entre les deux pays. Loretta Lynch le reconnaît: "Je pense que c'est toujours le cas entre des groupes de personnes venant de milieux différents. La coopération internationale peut souvent être ralentie à cause de ces différences".

Et l'ancienne procureure générale américaine de préciser: "Les gens sont très souvent inquiets de coopérer avec les Etats-Unis - et parfois c'est malheureusement justifié - parce qu'ils craignent de perdre le contrôle de leurs données, le contrôle de leurs informations ou d'un dossier qu'ils sont en train de monter. Il incombe aux deux partenaires de comprendre ces préoccupations et d'en tenir compte."

Démocratie sous pression

La démocratie libérale fondée sur l'Etat de droit subit des attaques un peu partout à travers le monde, y compris dans certains pays européens et aux Etats-Unis. Selon Loretta Lynch, ces attaques sont le résultat d'un certain nombre de choses "qui ont bien fonctionné", donnant l'exemple de gens ordinaires qui sont désormais capables "de prendre leur destin en main" en votant ou en dirigeant de petites entreprises.

La droite dure a beaucoup de mal à lâcher prise et à reconnaître qu'elle est en décalage avec le courant dominant

Loretta Lynch. [Saul Loeb - AFP]
Loretta Lynch, ancienne procureure générale des Etats-Unis

"D'autres personnes en position de pouvoir se sentent menacées à cause de cela. Nous voyons une réaction de peur face à l'expansion des droits, des opportunités et des voix", commente l'Américaine, visant en particulier la "droite dure".

"Le changement est difficile et génère des réactions négatives mais je ne pense pas que ce soit le cas chez une majorité. Cela dit, c'est un véritable défi lorsque les personnes au pouvoir se détournent de l'État de droit. C'est ce que nous voyons malheureusement aujourd'hui dans certaines régions des États-Unis. A vrai dire, nous le voyons dans le monde entier. La droite dure a beaucoup de mal à lâcher prise et à reconnaître qu'elle est en décalage avec le courant dominant. Elle joue sur les peurs des gens suffisamment pour en détourner certains de l'Etat de droit. C'est une manière de garder le pouvoir", précise-t-elle.

"L'Amérique est un pays comme un autre"

A ce titre, l'attaque du Capitole le 6 janvier 2021 a marqué Loretta Lynch: "Jamais je n'aurais imaginé voir le drapeau confédéré, un symbole du Sud américain raciste – un symbole de trahison – flotter dans le Capitole des États-Unis. Mais ça s'est passé. Nous avons été très secoués par tout ça et je pense que ça nous a fait réaliser que l'Amérique est vraiment un pays comme un autre."

La 83e ministre de la Justice américaine souligne que les Etats-Unis ne sont pas à l'abri des "forces qui s'abattent" sur tant d'autres pays. "J'espère que cela nous rendra plus compréhensifs et plus empathiques envers les démocraties en difficulté ailleurs dans le monde. Ce serait un résultat positif à tirer du 6 janvier."

Influence démesurée de la religion?

La place de la religion semble avoir pris une influence démesurée sur la politique et la justice américaine. Preuve en est la révocation du droit à l'avortement par la Cour suprême en juin dernier. A une date presque similaire, la députée du Colorado Lauren Boebert déclarait lors d'un service religieux, relayé par le Denver Post et le Washington Post, à quel point elle est "fatiguée" de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, un concept de longue date découlant d'une "lettre puante" rédigée par l'un des Pères fondateurs, et que l'Eglise "est censée diriger le gouvernement".

Comment les Etats-Unis en sont-ils arrivés là, en dépit de la sacro-sainte Constitution, et de la volonté de l'un des pères fondateurs, Thomas Jefferson, de construire un "mur de séparation entre l'Eglise et l'Etat"?

"Je pense que nous n'en sommes pas encore là, même si l'on entend maintenant beaucoup d'idées qui n'étaient pas exprimées auparavant. Ce ne sont pas des idées généralement répandues. Ça ne correspond pas à ce que pense l'Américain moyen", estime Loretta Lynch.

"La plupart des Américains croient encore à la Constitution des États-Unis, qui impose la séparation de l'Eglise et de l'Etat (...), et soutiennent non seulement leur propre religion, mais aussi le droit des autres personnes à pratiquer une religion qui les réconforte. La majorité de la population pensent que la religion est une affaire privée et personnelle", analyse-t-elle.

>> Relire aussi: La Cour suprême des Etats-Unis révoque le droit à l'avortement

Propos recueillis par Eric Guevara-Frey

Adaptation web: Jérémie Favre

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