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L'anthropologue Patrick Declerck dans une "école de snipers" de l'Arizona

Un enfant tire sur une cible avec un pistolet Airsoft pendant les événements de la Journée de la jeunesse de la NRA, le 5 mai 2013, à Houston. [Keystone]
Patrick Declerck explique l’attachement des Etats-Unis aux armes dans son ouvrage "Sniper en Arizona" / Tout un monde / 10 min. / le 9 juin 2022
Les Etats-Unis restent ébranlés par la récente fusillade d'Uvalde, au Texas. Dans l'émission Tout un monde, l'anthropologue Patrick Declerck revient, à travers l'histoire d'apprentis snipers, sur le lien très particulier des Américains aux armes à feu.

Quelques semaines après la fusillade d'Uvalde qui a fait 21 morts dans une école primaire, le rapport des Américains aux armes à feu continue de questionner. Entre 380 millions et 400 millions d'armes circulent dans ce pays de 335 millions de personnes.

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L'anthropologue Patrick Declerck, photographié ici en décembre 2012.  [Kristof van Accom - AFP]L'anthropologue Patrick Declerck, photographié ici en décembre 2012. [Kristof van Accom - AFP]

Patrick Declerck, anthropologue, philosophe et écrivain, a passé plusieurs semaines aux côtés d'apprentis snipers dans un désert de l'Arizona. Dans Tout un monde, il raconte ses observations de terrain, des observations qui l'ont conduit à la publication de "Sniper en Arizona", un livre publié le 5 mai 2022 aux éditions Buchet Chastel et qui permet de mieux saisir ce rapport très particulier des Américains aux armes.

Anthropologie du sniper américain

De ces observations anthropologiques dans l'Amérique profonde, celle des États du Sud, de l'Amérique blanche, le chercheur nous raconte "ces écoles privées dans lesquelles sont formés des assassins à distance - car c'est ça, un sniper -, des formations sous-traitées par l'armée américaine".

C’est une école d’assassinat

L'anthropologue Patrick Declerck, photographié ici en décembre 2012.  [Kristof van Accom - AFP]
Patrick Declerck, anthropologue, philosophe et écrivain

"C'est une école d'assassinat. On est testé sur des statues de forme humaine en acier, sur lesquelles on tire à une distance de 1,1 kilomètre en pouvant choisir l'organe visé", développe Patrick Declerck. Anciens militaires, mercenaires privés, amateurs fanatiques des armes à feu, voilà le profil scolaire peu conventionnel des participants. Les cours sont donnés par d‘anciens Marines des guerres d'Irak ou d'Afghanistan.

Un tireur calibré très à droite

"Mes co-élèves snipers étaient tous largement fanatiques de Donald Trump. Et c'était les mêmes que j'ai vus à la télévision le 6 janvier 2021, même position politique, même délire d'une Amérique armée et littéralement folle", explique l'anthropologue en faisant référence à l'assaut du Capitole en début d'année 2021.

Mes co-élèves snipers étaient tous largement fanatiques de Trump

L'anthropologue Patrick Declerck, photographié ici en décembre 2012.  [Kristof van Accom - AFP]
Patrick Declerck, anthropologue, philosophe et écrivain

Pour lui, "les choses sont assez claires d'un point de vue politique. Systématiquement, les démocrates essaient de limiter l'accès aux armes et l'achat fou de munitions d'armes automatiques. Les républicains et leurs électeurs sont beaucoup plus proches de la National Rifle Association (NRA)" et revendiquent leur droit de posséder une arme.

Profil socio-psychologique et économique

"Méfiance profonde" contre les non-Américains, "racisme réflexe évident", ethnocentrisme et revendications d'être les "vrais Américains", ces apprentis assassins haïssent tout particulièrement New York, car New York, pour eux, "c'est Harlem". L'anthropologue évoque le surnom donné à cette ville dans le milieu: "la République populaire de New York", "leur pire cauchemar", précise-t-il.

La République populaire de New York est leur pire cauchemar

L'anthropologue Patrick Declerck, photographié ici en décembre 2012.  [Kristof van Accom - AFP]
Patrick Declerck, anthropologue, philosophe et écrivain

Pour Patrick Declerck, "ils ne comprennent rien au monde moderne, ils s'en sentent exclus, et ils en sont exclus. Ils ont aussi une éducation extrêmement limitée. La plupart des gens présents venaient de milieux pauvres et marginalisés et avaient attendu le jour de leurs 18 ans pour être volontaires à l'armée".

Un endoctrinement juvénile?

L'anthropologue dénonce la sollicitation, voire la séduction exercée par les vendeurs d'armes auprès des jeunes enfants.

Dans un magasin d'armes à feu qu'il a fréquenté, il raconte qu'à côté de la caisse trônait "une statue d'un jeune garçon de 8-10 ans environ, suréquipé de véritables armes et déguisé en cow-boy. Après l'école, une quinzaine de gosses venaient avec leurs parents, couraient dans tous les sens et se cachaient derrière des pyramides de munitions".

Patrick Declerck conclut enfin que dans ces régions du sud-ouest des Etats-Unis, "il est de bon ton d'apprendre dès que possible aux jeunes enfants à tirer avec des armes de poing: c'est comme un rite d'initiation".

Propos recueillis par Blandine Levite

Adaptation web: Julien Furrer

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Le Second amendement

La plupart des militants pro-armes aux Etats-Unis se basent sur une interprétation récente du Second amendement de la Constitution américaine:

Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit du peuple de détenir et de porter des armes ne doit pas être transgressé.

Patrick Declerck nous rappelle cependant que ce Second amendement date de la fin du 18e siècle. "Les armes dont il est question dans le Second amendement n'ont strictement rien à voir avec ce qu'on peut acheter aujourd'hui, ni en termes de précision, ni en termes de brutalité, ni en termes de distance de tir ", explique-t-il.