Modifié

Mikhail Khodaryonok, ex-colonel et rare voix divergente tolérée à Moscou

Mikhail khodaryonok est ex-officer officier supérieur de l'état-major russe. [Twitter - Rossiya 1]
Mikhail khodaryonok est ex-officer officier supérieur de l'état-major russe. [Twitter - Rossiya 1]
Depuis le début de la guerre, la Russie a renforcé son contrôle des médias. Arrestations multiples et peines allant jusqu'à 15 ans de prison pour qui "discréditerait" l'armée: l'espace d'expression s'est beaucoup rétréci. Mais certaines voix divergentes restent étrangement "autorisées", comme celle de Mikhail Khodaryonok, ex-colonel de l'armée russe.

Une scène extraordinaire s'est déroulée lundi sur le plateau de l'émission 60 minutes de la chaîne d'Etat Rossiya 1, l'une des plus regardées de Russie. Interrogé sur le déroulement de la guerre en Ukraine, ou plutôt de "l'opération militaire spéciale" selon le jargon officiel, Mikhail Khodaryonok, analyste militaire pour plusieurs médias, mais surtout ex-colonel de l'armée russe, offre une réponse surprenante, dans un contexte où la parole n'a sans doute jamais été aussi contrôlée en Russie depuis la fin de l'URSS.

D'un ton calme, l'expert appelle à ne pas céder aux "sédatifs informationnels". D'après lui, les informations diffusées en Russie sur une supposée "dégradation morale et psychologique" des forces armées ukrainiennes sont tout simplement "erronées".

L'intéressé poursuit: "Les Ukrainiens le disent eux-mêmes, pour nous combattre, ils n'auront aucune difficulté à mobiliser un million d'hommes. La question est de savoir dans quelle mesure ils seront capables de fournir à cette armée du matériel militaire moderne. Avec l'aide américaine et européenne qui va bientôt fonctionner à plein régime, nous devons concevoir ce million de soldats ukrainiens comme une future réalité. Nous devons l'inclure dans nos calculs stratégiques. La situation va clairement empirer pour nous".

>> L'intervention de Mikhail Khodaryonok, sous-titrée en anglais:

"Nous sommes dans un isolement géopolitique total"

A plusieurs reprises, Olga Skabeïeva, la présentatrice de l'émission, lui coupe la parole pour remettre en lumière la propagande du Kremlin. "Les soldats qu'ils pourraient mobiliser ne sont pas des professionnels", rétorque-t-elle notamment.

Mais Mikhail Khodaryonok ne se laisse pas décontenancer et continue, avec un certain flegme: "Le niveau de professionnalisme d'une armée n'est pas déterminé par le recrutement de soldats sous contrat, mais par le niveau d'entraînement des troupes, leur moral et leur disposition à verser du sang pour la patrie (...). Ce désir de défendre leur patrie existe bel et bien (...). Comme le disaient les doctrines léninistes et marxistes, l'un des points les plus importants pour remporter l'ultime bataille est le moral des troupes, et leur capacité à verser du sang pour leurs idées", invoque-t-il.

"Le plus important est de rester réaliste, politiquement et militairement. Si on ne l'est pas, la réalité va nous frapper si durement qu'on ne saura même pas ce qui nous frappe (...). La réalité est que nous sommes dans un isolement géopolitique total et que le monde entier est contre nous, même si nous ne voulons pas l'admettre", poursuit-il devant les autres invités de l'émission, qui restent tous silencieux.

Soutien de la Chine et de l'Inde "pas inconditionnel"

"Vous ne considérez pas les représentants chinois comme faisant partie du monde civilisé? Pourquoi les représentants indiens seraient moins importants que les britanniques? Il y a plus de pays qui restent neutres ou qui sont avec nous, si vous ne comptez pas uniquement l'Occident agressif", lui rétorque encore la journaliste, visiblement agacée.

"J'essaie d'avoir une vision globale. Vous conviendrez que la situation n'est pas normale. Quant à la Chine ou à l'Inde, leur soutien n'est pas inconditionnel", conclut Mikhail Khodaryonok, avant que la présentatrice ne rende l'antenne.

>> Réécouter le reportage de Tout un monde sur la position chinoise sur la guerre en Ukraine:

Vladimir Poutine et Xi Jinping à Saint-Pétersbourg en juin 2019. [Dmitri Lovetsky - Pool/AP/Keystone]Dmitri Lovetsky - Pool/AP/Keystone
La Chine reste ambiguë sur sa position dans la guerre entre l'Ukraine et la Russie / Tout un monde / 5 min. / le 13 avril 2022

Trois semaines avant la guerre, il avait vu tout juste

Devenue virale sur les réseaux sociaux, l'intervention de l'ex-colonel interpelle tant elle s'éloigne du discours officiel. Pourtant, Mikhail Khodaryonok n'en est pas à son coup d'essai. Il est sans doute l'un des experts ayant le plus rapidement compris à quels dangers l'armée russe s'exposerait dans le cas d'une intervention militaire en Ukraine. Dans un article publié dans la revue militaire Nezavisimoye Voyennoye Obozreniye le 3 février 2022, soit trois semaines avant le début des hostilités, il mettait en garde ceux qui imaginaient une victoire rapide.

A posteriori, son texte apparaît comme prophétique à bien des égards. "Beaucoup prétendent que personne ne défendra "le régime de Kiev". C'est faux, ils le feront, y compris les russophones (...). Les experts affirment que la Russie peut gagner en quelques heures ou en quelques minutes, c'est de la propagande (...). On affirme que l'armée ukrainienne ne vaut rien. C'était vrai en 2014, où c'était une version détériorée de l'armée soviétique, mais elle s'est énormément améliorée et est maintenant organisée selon des principes différents et en grande partie avec des normes de l'Otan", écrivait-il.

"Des spécialistes disent que les pays occidentaux n'interviendront pas. Ils n'enverront peut-être pas de soldats, mais ils soutiendront massivement l'Ukraine (...). Il n'y aura pas de 'Blitzkrieg', ce sont des fantasmes. Il a fallu 10 ans à l'URSS pour éliminer la guérilla ukrainienne dans l'ouest de l'Ukraine" (des années 40 au années 50, ndlr), peut-on encore lire.

Des soldats ukrainiens collectent des missiles russes après des combats dans le village de Berezivka, dans le sud de l'Ukraine, le 21 avril 2022. [Efrem Lukatsky - keystone]Des soldats ukrainiens collectent des missiles russes après des combats dans le village de Berezivka, dans le sud de l'Ukraine, le 21 avril 2022. [Efrem Lukatsky - keystone]

La mobilisation ne serait "pas d'une grande aide"

Plus récemment, en marge des célébrations du 9 mai, alors qu'une rumeur enflait sur le possible recours à la mobilisation générale en Russie, l'ex-officier supérieur s'était déjà exprimé à contre-courant, toujours en direct sur Rossiya 1.

Il avait expliqué les incohérences qu'aurait une telle décision, pointant du doigt, encore une fois à rebours du discours conquérant, les réserves insuffisantes de l'arsenal russe. "La Russie ne dispose pas de l'équipement et des armes modernes suffisantes dans sa réserve. Envoyer des soldats avec des armes d'hier dans une guerre du 21ème siècle, face à celles de l'Otan, ne serait pas la bonne chose à faire. La mobilisation ne serait pas d'une grande aide dans cette situation".

Un passe-droit pour un haut gradé?

Comment expliquer que Mikhail Khodaryonok puisse s'exprimer avec une telle liberté de ton sur les développements de la guerre en Ukraine, alors que tout le système médiatique est muselé depuis le début de l'intervention?

A première vue, il apparaît difficile d'imaginer une erreur de casting de Rossiya 1, prise au dépourvu par un invité tenant des propos inattendus et en porte-à-faux avec le discours officiel. Comme nous l'avons vu, les positions et les opinions de l'ex-militaire ne sont pas nouvelles et la chaîne ne l'invitait pas pour la première fois depuis le début du conflit. Rien ne filtre pour l'instant à ce sujet et les analystes en sont réduits à des hypothèses. Pour certains experts, ce fléchissement de la censure pourrait être une façon de préparer le public russe à l'éventualité de mauvaises nouvelles sur le champ de bataille ukrainien.

Ligne rouge pas franchie

De par sa carrière militaire, Mikhail Khodaryonok pourrait tout aussi bien avoir pu garder des connexions dans les hautes sphères de l'Etat, où des factions disposant encore d'une certaine influence pourraient être plus circonspectes quant au sort de la guerre en cours, ce qui lui aurait octroyé une sorte de passe-droit.

Il est toutefois à noter que dans toutes ses critiques, l'ex-membre de l'armée russe continue à utiliser de nombreuses précautions oratoires. A aucun moment il ne remet en doute les raisons de la guerre ou se permet une condamnation morale de cette intervention. Dans des commentaires publiés il y a seulement une semaine sur sa chaîne Telegram, il n'a également pas hésité à reprendre à son compte la propagande officielle, répétant l'affirmation russe selon laquelle l'Ukraine abriterait et encouragerait "des forces nazies".

Tristan Hertig

Publié Modifié

De plus en plus de voix critiques?

Si la place de Mikhail Khodaryonok apparaît bien singulière dans le débat public russe, en cela qu'elle semble pour l'instant tolérée par le pouvoir, les voix critiques continuent à exister dans le pays, bien qu'elles finissent souvent par être rattrapées par la censure d'Etat.

En mars, l'intervention en plein direct de la journaliste Marina Ovsyannikova avec une pancarte dénonçant la guerre avait fait sensation. Plus récemment, lors des cérémonies du 9 mai, deux journalistes du média d'Etat Lenta.ru avaient publié plus de 40 articles critiques sur le Kremlin et son intervention en Ukraine, dénonçant Poutine comme un "dictateur paranoïaque" et accusant le gouvernement de mentir aux proches des personnes tuées sur le croiseur Moskva.

Les articles ont depuis été supprimés et leurs auteurs ont affirmé avoir fui à l'étranger, sans donner plus de précisions.

Des blogueurs militaires dénoncent l'incompétence de l'armée

Cette relative "libération de la parole" ne concerne pas que des personnes fortement opposées à la guerre. Comme le révèle l'Institut américain pour l'étude de la guerre dans une note, de plus en plus de blogueurs russes spécialisés dans le domaine militaire et qui soutiennent l'intervention n'hésitent plus à souligner les carences de l'armée.

Critiquant les dirigeants des forces armées, nombre d'entre eux se plaignent aussi de la poussée constante des lignes de propagande, qui rend difficile l'appréciation objective de la situation sur le théâtre des opérations.

Au final, les critiques publiques semblent rester encore marginales en Russie, mais les déboires militaires pourraient bien avoir commencé à ouvrir quelques brèches.