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Tanks à l'arrêt, camions en panne sèche... les carences logistiques de l'armée russe

Les restes d'un char russe brûlé sont laissés à l'abandon après une attaque de l'armée ukrainienne près de la ville de Kharkiv, le 25 février 2022. [Sergey Kozlov - keystone]
Les restes d'un char russe brûlé sont laissés à l'abandon après une attaque de l'armée ukrainienne près de la ville de Kharkiv, le 25 février 2022. [Sergey Kozlov - keystone]
Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine, Vladimir Poutine clame haut et fort que "l'opération militaire spéciale" se déroule "strictement selon le calendrier et le plan". Plusieurs experts estiment toutefois que Moscou imaginait une guerre éclair. Des ambitions notamment contrecarrées par les carences logistiques de l'armée russe.

Dans les premières heures de l'intervention armée russe, les intentions apparaissent en effet claires. En frappant à l'aide de missiles les sites militaires ukrainiens, notamment des aérodromes ou encore les systèmes anti-aériens répartis sur l'ensemble du territoire, la première idée est d'anéantir le plus rapidement possible les lignes de défense aériennes ukrainiennes.

Kiev apparaît aussi d'entrée de jeu comme l'objectif prioritaire. En se lançant très rapidement à l'assaut de l'aéroport d'Hostomel, à environ 30 kilomètres de la capitale, à l'aide de nombreux hélicoptères et de troupes aéroportées, Moscou a tout de suite dirigé son attention vers le centre du pouvoir ukrainien. Un jour plus tard seulement, des bombardements touchent d'ailleurs Kiev et des premiers combats sont rapportés dans le quartier d'Obolon, à quelques kilomètres seulement des bâtiments gouvernementaux, avant que les troupes russes ne soient finalement repoussées.

Un immeuble endommagé par un bombardement à Kiev. [AP Photo/Emilio Morenatti - Keystone]Un immeuble endommagé par un bombardement à Kiev. [AP Photo/Emilio Morenatti - Keystone]

Dix jours plus tard, le président ukrainien Volodymyr Zelensky est toujours au pouvoir et les Russes n'ont pas été en mesure de pénétrer dans la capitale. Si certains évoquent sans doute un peu précocement "un enlisement", force est de constater que les plans initiaux du commandement militaire russe ont échoué.

"Il semblerait qu'ils aient voulu s'emparer de Kiev, mais de manière assez surprenante, uniquement avec des unités des forces spéciales et des troupes aéroportées, en pensant que ça serait suffisant pour s'emparer de la capitale et mettre à mal le commandement militaire et politique ukrainien (...) visiblement ça n'a pas marché", résume ainsi dans le podcast "Le Collimateur" Emmanuel Dreyfus, spécialiste de la Russie à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire.

Les premiers problèmes logistiques

L'effet de sidération propre à une attaque rapide et massive n'ayant pas fonctionné, les forces russes ont rapidement dû changer de stratégie. Un nouveau paradigme qui a commencé à créer des problèmes pour les troupes, notamment en termes de suivi logistique, apparemment peu ou mal préparé.

Aux portes de Kiev et dans d'autres régions d'Ukraine, de très nombreux camions et blindés russes se sont ainsi retrouvés à l'arrêt, faute de carburant. En ayant décidé d'envahir le pays à la fin du mois de février, Moscou s'est aussi exposé aux caprices de la météo, le terrain devenant dans de nombreuses régions très boueux avec la fonte des neiges et le dégel. En Ukraine et en Russie, le phénomène porte d'ailleurs un nom: la Raspoutitsa.

Bloqués sur place et donc coupés de leur ligne de ravitaillement, des soldats russes se sont également mis à manquer cruellement de nourriture. Sur les réseaux sociaux, des dizaines de vidéos attestent de phénomènes de pillages dans des agglomérations ou villes ukrainiennes.

Un phénomène pluricausal

Ces failles logistiques s'expliquent par plusieurs facteurs. Pour Yohann Michel, analyste à l''International Institute for Strategic Studies, un institut de recherche britannique en relations internationales, la question des conscrits est ici au coeur du problème.

"Les problèmes logistiques sont courants dans toute opération militaire. Ici, ils sont sans doute renforcés par l'emploi limité de conscrits, or une partie de la logistique de l'armée russe repose sur ces forces de conscrits", explique-t-il.

Dans une longue analyse publiée sur Twitter, Trent Telenko, un ancien expert qualité en véhicules tactiques pour le ministère de la Défense américain, juge de son côté que les véhicules motorisés russes sont tout simplement restés immobilisés pendant trop longtemps, ce qui a eu des conséquences délétères sur leur rendement en terrain boueux. Plusieurs d'entre eux ont donc également été cloués sur place, faute de maintenance.

Mais la principale faiblesse de l'avancée des troupes de Vladimir Poutine réside sans doute dans l'absence d'accès au réseau ferroviaire. Car traditionnellement, la Russie dépend énormément des chemins de fer pour l'approvisionnement.

Tant que les villes clés de Tcherchnihiv (nord), Sumy (nord-est) ou Kharkiv (est) ne sont pas sous contrôle russe, tout doit être transporté par la route et l'armée russe manque tout simplement cruellement de camions. Cette analyse avait d'ailleurs déjà été faite en amont du conflit dans un article publié par Alex Vershinin, lieutenant-colonel retraité de l'armée américaine.

Les villes de Tcherchnihiv, Sumy et Kharkiv, situées aux frontièrees russes et biélorusses, sont capitales pour les transferts ferroviaires. [Google Map - RTS]Les villes de Tcherchnihiv, Sumy et Kharkiv, situées aux frontièrees russes et biélorusses, sont capitales pour les transferts ferroviaires. [Google Map - RTS]

Concernant le carburant, l'ex-militaire ajoute qu'on a là affaire à un manque de main d'oeuvre. Face à l'immensité territoriale de l'Ukraine, les Russes doivent laisser des forces pour contrôler chaque ville sur laquelle ils font main basse, ce qui ne leur laisse pour l'instant pas d'effectifs suffisants pour créer des pipelines temporaires.

Mais c'est peut-être Tony Radakin, chef d'État-Major des armées du Royaume-Uni, qui résume le mieux la situation lors d'une interview accordée à la BBC: "La Russie n'a pas opéré à cette échelle depuis la Deuxième Guerre mondiale et faire ce qu'on appelle des manœuvres de combat combinées est extrêmement complexe et difficile. Et on voit que la Russie n'arrive pas à faire ça d'une manière compétente".

Des conséquences encore difficiles à prévoir

Ces difficultés logistiques ont offert des fenêtres de tir à l'armée ukrainienne. N'ayant pas encore réussi à avoir une maîtrise aérienne complète, la Russie lui a en effet laissé la possibilité de viser ces convois à l'arrêt, notamment à l'aide des quelques drones de combat Bayraktar TB2 que possède Kiev.

Les forces ukrainiennes ont aussi pu détruire au sol des camions et tanks russes laissés à l'abandon. Globalement pourtant, l'armée ukrainienne n'a pas toujours réussi à profiter de ces carences, comme le rappelle Yohann Michel: "Il ne faudrait pas oublier de souligner les faiblesses de l'appareil militaire ukrainien. La bonne volonté et le courage des Ukrainiens ne doivent pas nous empêcher de voir qu'il a fallu plusieurs jours pour voir les Ukrainiens mettre le feu aux véhicules abandonnées et que les erreurs logistiques n'ont pas toujours été sanctionnées par des contre-offensives ukrainiennes. Et si l'aviation ukrainienne vole encore (ndlr. selon des experts américains du Département de la Défense, l'armée ukrainienne aurait réussi en effet à préserver un nombre significatif de ses avions de combat), elle n'a pas toujours été capable de profiter des longues colonnes de véhicules dispersées sur les routes".

Car si l'attaque éclair a échoué, l'armée russe garde toutefois largement l'initiative dans cette guerre. Les lenteurs font d'ailleurs plutôt craindre aux experts une intensification des frappes et un retour à la tactique "des bombardements stratégiques", en d'autres termes à l'écrasement aveugle de toute résistance sous un tapis de bombes, comme ce fut le cas en Syrie et comme le montre en partie la situation dans la ville de Kharkiv.

>> Revoir les images des bombardements de Kharkiv par l'armée russe:

Images des dégâts après les bombardements à Kharkiv [RTS]
Images des dégâts après les bombardements à Kharkiv / L'actu en vidéo / 50 sec. / le 2 mars 2022

Mais le prolongement du conflit pourrait aussi avoir des conséquences néfastes pour les armées russes, avec l'impact des sanctions économiques internationales, le risque de perte de moral des troupes engagées mais aussi le mécontentement de l'opinion publique russe au retour des cercueils de soldats.

Les bilans des pertes militaires sont d'ailleurs toujours l'objet d'une bataille de l'information entre belligérants car il est souvent impossible de les vérifier de manière indépendante. La guerre en Ukraine ne fait pas exception à la règle: Kiev a ainsi comptabilisé les pertes russes à près de 10'000 hommes, ce qui serait dramatique pour le Kremlin. Moscou a de son côté reconnu la mort de près de 500 soldats: un bilan qui serait déjà extrêmement élevé après une semaine et demi de combats. A titre de comparaison, le Royaume-Uni a perdu moins d'hommes en Afghanistan en 20 ans de conflit.

Tristan Hertig

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