Modifié

Scandale Pegasus: "On assiste à une affaire d'Etat inédite au Maroc"

Affaire Pegasus: le Maroc, un État-espion? Interview de Hasni Abidi (vidéo) [RTS]
Affaire Pegasus: le Maroc, un État-espion? Interview de Hasni Abidi (vidéo) / Forum (vidéo) / 6 min. / le 21 juillet 2021
Le scandale du logiciel espion Pegasus a montré le Maroc sous un nouveau jour, espionnant même les Etats "amis". Pour le politologue Hasni Abidi, l'affaire est inquiétante aussi parce qu'elle met en évidence le pouvoir des services sécuritaires marocains.

Le logiciel israélien Pegasus aurait permis d'espionner des dizaines de milliers de personnes - journalistes, militants et même chefs d'Etat. C'est peut-être le plus grand scandale d'espionnage depuis l'affaire Snowden.

Le Maroc, notamment, est pointé du doigt, tout comme Israël (lire encadré). Les services marocains auraient ciblé Emmanuel Macron, mais aussi leur propre roi Mohammed VI et son entourage.

>> Lire: Le président Macron dans la liste des cibles potentielles du logiciel espion Pegasus

"On assiste à une affaire d'Etat inédite, dans l'histoire du Maroc mais aussi entre la France et le Maroc, et entre le Maroc et certains Etats européens, parce que le Maroc est considéré comme un allié, comme un Etat ami", a souligné le politologue Hasni Abidi mercredi dans l'émission Forum de la RTS.

"La coopération fonctionne d'une manière exemplaire. Et on se réveille avec ces révélations, avec cette frénésie du Maroc de vouloir contrôler tout le monde, tout le gratin politique, culturel, journalistique, économique", poursuit ce spécialiste du monde arabe. "C'est tout de même inquiétant, surtout dans cette relation entre la France et le Maroc".

Le virage marocain du "tout sécuritaire"

L'affaire semblerait presque rocambolesque, dans un pays ou le souverain est ciblé par ses propres services. Mais la situation a surtout de quoi préoccuper. "On assiste depuis plusieurs années à un retour de l'approche sécuritaire - ce qu'on appelle 'le tout sécuritaire', d'une manière extraordinaire au Maroc", explique Hasni Abidi.

Il y a d'abord "la DGST dirigée par un homme fort, le premier flic du pays Abdellatif Hammouchi". Mais il y a aussi "la Direction générale des études et de la documentation, qui est l'équivalent des services extérieurs", poursuit-il.

Instances politiques écartées

"Aujourd'hui, ils ont une place prépondérante dans les affaires politiques. On assiste en quelque sorte au retrait des instances démocratiques, du contrôle parlementaire. Et ce sont finalement les deux appareils sécuritaires - au nom de la sécurité du royaume - qui dirigent le pays en partant de l'idée que celui qui détient l'information détient le pouvoir".

Le parquet général marocain a déclaré mercredi qu'il allait enquêter sur ce qu'il a décrit comme des "accusations infondées".

Plainte en vue

Le Maroc a décidé d'attaquer en diffamation Amnesty et Forbidden Stories devant le tribunal correctionnel de Paris, a annoncé jeudi son avocat dans un communiqué transmis à l'AFP.

Une première audience procédurale est prévue le 8 octobre devant la chambre spécialisée en droit de la presse, mais le procès ne devrait pas avoir lieu avant environ deux ans.

Propos recueillis par Renaud Malik/oang

Publié Modifié

Facebook a attaqué en justice Pegasus

Dans l'affaire Pegasus, les géants du numérique montent aussi aux créneaux. NSO, société israélienne de cybersécurité qui commercialise le logiciel Pegasus, s'est même mis toute la Silicon Valley à dos.

En décembre 2020, Facebook a ouvert le feu avec un procès contre NSO pour irrespect de la loi américaine sur la fraude informatique et pour le détournement de sa messagerie WhatsApp.

Une liste impressionnante de géants de la tech, notamment Google, Microsoft et Dell, ainsi que des associations comme Reporter sans frontière et Amnesty International se sont joints à cette plainte. Résultat: la plainte porte sur l'ensemble des outils de hacking de NSO.

NSO se serait ainsi rendu complice de surveillance abusive. NSO a tenté de se protéger derrière l'immunité souveraine, une loi qui protège les gouvernements étrangers contre les procès.

Comme NSO vend des outils d'espionnage aux polices du monde entier, l'argument a finalement été rejeté par la Cour de Californie du Nord. NSO a fait appel.

>> Les explications dans La Matinale:

WhatsApp, Facebook, et Google, les géants de la tech et la démocratie. [Ritchie B. Tongo - Keystone]Ritchie B. Tongo - Keystone
Les géants du numérique montent au créneau contre la société israélienne NSO Group / La Matinale / 1 min. / jeudi à 06:00

L'Etat israélien "doit donner son autorisation"

Reporters Sans Frontières a publié mercredi un communiqué mentionnant la responsabilité des autorités israéliennes dans l'affaire Pegasus.

"Des logiciels développés par les firmes israéliennes comme Pegasus de NSO mettent clairement en cause l'Etat d'Israël", peut-on y lire. "Même si les autorités israéliennes ne jouaient qu'un rôle indirect, elles ne peuvent échapper à leur responsabilité".

Mais quel peut être ce degré de responsabilité de l'Etat d'Israël dans cette affaire? Interrogé lui aussi dans Forum, le chercheur israélien Ely Karmon (International Institute for Counter-Terrorism ICT à Herzliya), rappelle que "l'Etat israélien doit donner l'autorisation à toute entreprise qui traite des affaires de défense et de sécurité, pour l'exportation d'armement".

"Une arme plus dangereuse que d'autres"

Et cela inclut, selon lui, ce type de logiciels "qui sont d'ailleurs aujourd'hui peut-être une arme plus importante, plus dangereuse, que d'autres armements (...) Cela se fait par le ministère de la Défense, via une commission dans laquelle sont impliqués le ministère des Affaires étrangères, la police ou les services d'information".

Ely Karmone souligne par ailleurs qu'Israël n'est pas le seul dans ce cas: "La France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis - et je ne parle pas des Russes et des Chinois -, tous vendent des armements. Et je considère ce logiciel comme un armement", répète-t-il.

>> L'interview d'Ely Karmon dans Forum:

Le jeu trouble du gouvernement israélien dans l'affaire Pegasus: interview d'Ely Karmon (vidéo) [RTS]
Le jeu trouble du gouvernement israélien dans l'affaire Pegasus: interview d'Ely Karmon (vidéo) / Forum (vidéo) / 6 min. / le 21 juillet 2021