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Les mangas et anime, à l'origine d'une fascination pour le Japon

Hayao Miyazaki: l'homme qui ne s'arrête jamais [RTS]
Hayao Miyazaki: l'homme qui ne s'arrête jamais [RTS]
Mis en avant sur les plateformes de streaming pendant le confinement, les mangas ont connu un engouement sans précédent en 2020. Les ventes se sont envolées et les éditeurs se sont retrouvés en rupture de stock. Retour sur cette fascination pour le Japon dans une série de documentaires diffusés par la RTS pendant l'été.

Aujourd'hui encore, il n’est pas rare de devoir patienter trois mois pour obtenir un tome de sa série préférée. Si l’intérêt pour les mangas n’est pas nouveau, l’engouement pour ce genre a explosé lors du premier confinement. En cause, la diffusion massive de dessins animés japonais ‒ ou "anime" pour les fans ‒ sur les différentes plateformes de streaming, souvent tirés des mangas. Elle a provoqué une razzia dans les librairies dès leur réouverture. Chez les amateurs du genre, le manga est souvent à l'origine d'une véritable fascination pour le Japon.

>> Voir aussi la page regroupant une sélection de 19 documentaires sur le Japon, diffusés cet été: Un été au Japon

L'anime, produit d'appel pour le manga

Lorsqu’une série manga s’arrête, elle se vend beaucoup moins bien. C’est le cas de Naruto, un classique. En 2016, son auteur Masashi Kishimoto a mis un point final à la série après 72 tomes en version française. "On en vendait peu juste avant le confinement", explique Florian Poupelin, responsable de la librairie spécialisée Tanigami à Genève.

"Huit mois avant le premier confinement, Neftlix a diffusé l’intégralité du catalogue des animes de Naruto. Et puis les semaines de fermeture des écoles ont donné le temps à de nombreux jeunes de visionner les 720 épisodes. A la réouverture, le 11 mai 2020, ça a été la ruée sur les livres et sur les produits dérivés. Depuis, nos ventes ont presque triplé avec ce pic post-confinement. Et l'intérêt ne faiblit pas. On vient même d’engager deux personnes."

Les fans achètent le livre après avoir fini la série animée. 

Florian Poupelin, responsable de la librairie Tanigami

Le succès est tel que le libraire gère ses stocks en fonction des futures diffusions d’anime sur les différentes plateformes comme Wakanim, Crunchyroll ou Netflix. "Quand ça marche, l’effet est immédiat. Les fans achètent le livre après avoir fini la série animée."

Pour le libraire, il y a deux raisons principales à cet engouement pour le livre: l'envie de constituer une collection dont on peut relire chacun des tomes à tout moment et la promesse d'une histoire plus développée dans le manga. "Les personnages sont beaucoup plus fouillés et les intrigues plus détaillées dans le manga. Finalement, l'anime n’est qu'un produit d’appel pour le manga", constate Florian Poupelin.

Ce qui me touche dans les mangas ce sont les valeurs véhiculées. Le dépassement de soi. La persévérance et l’humilité. Le perfectionnisme, aussi.

Loïc Jouhanet, fan de mangas

Pourquoi un tel succès?

"Ce qui me touche dans les mangas, ce sont les valeurs véhiculées. Le dépassement de soi. La persévérance et l’humilité. Le perfectionnisme, aussi. J’ai une fascination pour l’excellence japonaise. Tout ce qu’ils font, ils le font parfaitement", explique Loïc Jouhanet, 26 ans et fan de manga. Il a été initié par son grand frère à Dragon Ball, le fameux manga décliné en dessin animé diffusé dans les pays francophones dans les années 1990.

"Ça peut sonner un peu niais, dit comme ça, mais ce qui me plaît, c’est l’état d'esprit qui se dégage des personnages. En particulier, ces enfants pas gâtés par la vie mais qui s’en sortent à force de lutter. On y prône aussi l’amitié. Naruto est mon manga préféré. Ça peut vous faire sourire, mais les valeurs portées par ce personnage m’inspirent encore aujourd'hui", constate Loïc.

Le manga culte "Dragon Ball" adapté pour la première fois en long-métrage au cinéma. [RTS]
Le manga culte "Dragon Ball" à nouveau adapté au cinéma / 19h30 / 2 min. / le 20 mars 2019

Il n’est pas rare que les animes soient regardés en version originale sous-titrée. Certains fans s’amusent à apprendre des expressions et d’autres vont même jusqu’à prendre des cours de japonais. "J’ai appris le japonais en autodidacte pendant cinq mois pour avoir des bases. Je rêve d’aller là-bas", raconte Hélèna Rodriguez, 22 ans, cliente de Tanigami depuis l’'adolescence. "L’histoire du Japon, la façon de vivre des Japonais est fascinante. J’aime leur discipline, leur force de travail. Plus j’en apprends sur ce pays et plus je l’aime".

Pays idéalisé

"Je vous rassure, il existe des Japonais paresseux!", plaisante Constance Sereni Delespaul, maître assistante à l'Unité d’études japonaises de l’Université de Genève. "Il est vrai que le dépassement de soi, l’effort, l’humilité sont des valeurs mises en avant dans la culture japonaise. C’est presque de la propagande et il y a une certaine idéalisation. Cela dit, la résistance aux catastrophes et la résilience sont des qualités liées à l’histoire du Japon. Ils ont connu la guerre, les bombes atomiques, les catastrophes naturelles, Fukushima... Ils ont supporté et dépassé ces évènements-là."

L’attachement des Japonais à la qualité et à la beauté prend aussi sa source dans l’histoire du pays. Avant le 19e siècle, on y faisait peu de différence entre art et artisanat. "Si vous excelliez dans votre artisanat, vous étiez aussi renommé qu’un peintre connu. Aujourd’hui encore, vous pouvez devenir un 'trésor national vivant'. Une façon pour les Japonais de reconnaître le valeur du savoir-faire, la maîtrise d’un art ou d’un artisanat."

En Occident, il y a plutôt l'idée du talent naturel. On valorise peu le travail, la répétition, l'engagement. On ne doit pas montrer l'effort. Il ne doit pas se sentir, se voir. C’est exactement l'inverse au Japon.

Constance Sereni Delespaul, maître assistante à l'Unité d’études japonaises de l’Université de Genève

De la sueur et des étoiles

"En Occident, il y a plutôt l’idée du talent naturel. On valorise peu le travail, la répétition, l’engagement. On ne doit pas montrer l’effort. Il ne doit pas se sentir, se voir. C’est exactement l’inverse au Japon. Si vous lisez des mangas consacrés au sport (les "supokon"), les gouttes de sueur sont symbolisées par une nuée d'étoiles", analyse Constance Sereni Delespaul.

Dans ces récits, pour les Japonais, l’effort consenti afin d'arriver à son but est bien plus important que la réussite elle-même. "Celui qui perd en ayant tout donné est adulé. Il y a de la noblesse à avoir été jusqu'au bout. C’est le contraire de l'exemple américain où le gagnant a toujours raison."

Le manga et la série "Captain Tsubasa" ont fait naître des vocations au Japon [TOSHIFUMI KITAMURA - AFP]Le manga et la série "Captain Tsubasa" ont fait naître des vocations au Japon [TOSHIFUMI KITAMURA - AFP]

Mais la globalisation de l’économie n’épargne pas le Pays du soleil levant et les valeurs japonaises se heurtent de plein fouet à la réalité économique. "Les entreprises ne valorisent plus l’effort mais le résultat. La confrontation avec cette réalité est déprimante pour les Japonais. L’injonction de la réussite est omniprésente", rappelle la maître-assistante.

"Nos civilisations ont été bâties sur des récits mythologiques. Ces récits sont des sources d’inspiration pour nos lecteurs majoritairement âgés de 12 à 25 ans. Je ressens ce besoin de vérité rassurante, d’espoir", remarque le libraire Florian Poupelin. Les récits héroïques des mangas répondent d’une certaine manière à une quête de sens et de repères. Et les échanges autour de la culture nippone, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou "manga-esque", n’ont pas fini de nourrir des débats passionnés dans les rayons de la librairie genevoise.

Les Documentaires RTS - Muriel Reichenbach

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Université de Genève: toujours plus d'inscriptions en études japonaises

A l’Université de Genève, la faculté de lettres constate une diminution de ses étudiants de 30% depuis une dizaine d’années. Elle a cependant vu le nombre d’inscription en études japonaises doubler entre 2008 et 2020. A la question: "quelle est l’origine de votre intérêt pour la culture japonaise?" en 2019, la majorité des 40 étudiants de première année a répondu: les mangas et la culture populaire japonaise. Depuis ce sondage, un cours de lecture de mangas en japonais est proposé aux étudiants.

"Les étudiants qui s’inscrivent chez nous sont très motivés. Au début, on essaie même de les décourager un peu, car ces études comportent beaucoup de travail à la maison. Mais malgré la difficulté, on a peu de décrochage", relève Constance Sereni Delespaul, maître assistante à l'unité d'études japonaises.

Quels débouchés?

"Lorsqu’on étudie une culture aussi différente de la sienne, une culture dont on n’a pas les codes, on s’enrichit intellectuellement. On apprend à remettre en question les a priori, à poser un regard différent sur notre société. Et je trouve que ces apprentissages-là sont particulièrement importants pour un pays comme la Suisse qui a une longue tradition diplomatique", explique Constance Sereni Delespaul.

"Certains de nos étudiants poursuivent avec des études en relations internationales. Certains travaillent dans la communication, la muséologie ou encore le journalisme. D’autres, enseignent le français à des élèves japonais. La plupart trouvent du travail en Suisse. C’est plus rare qu’ils partent vivre au Japon."

Les coups de coeur du libraire

Un classique : Ayako – Osamu Tezuka (1972) – Delcourt/Tonkam. Dans le Japon de l’après-guerre, Ayako est née d’un inceste et doit vivre enfermée pour ne pas déshonorer sa famille. Elle découvre la vie en décalé. En parallèle, son grand frère devient espion pour les Américains, alors que sa grande sœur s’engage dans les luttes sociales. Une œuvre humaniste et passionnante, signée par le plus grand mangaka que le monde ait connu.

Un coup de coeur : Nijigahara Holograph – Inio Asano – Kana. Un tunnel, une légende urbaine, des meurtres étranges, des adolescents en perte de repères. Première histoire longue d’Inio Asano, auteur-phare qui fait le portrait d’un Japon en crise sociale et sociétale.

Un classique moderne : Fullmetal Alchemist – Hiromu Arakawa – Kurokawa, 27 tomes terminés. Dans une ambiance steam-punk, Edward et Alphonse sont deux frères alchimistes d’État, qui cherchent à faire revivre leur mère en utilisant un rituel interdit et dangereux. Au passage, ils révéleront un immense complot militaire qui redéfinira la vérité. Le mélange parfait entre aventure, action, humour, drame et tragédie.

Un manga récent : Demon Slayer – Koyoharu Gotoge – Panini Manga, 23 tomes terminés au Japon, 17 tomes en cours en français. Phénomène planétaire, Demon Slayer n’en reste pas moins une aventure hors du commun qui, malgré son univers plutôt classique (la chasse au démon), met en place des personnages attachants et bien plus nuancés qu’on pourrait le croire et surtout profite d’une lisibilité graphique et narrative rare, surtout dans les scènes de combat.

Encore plus récent : SpyXFamily - Tatsuya Endo – 2019 – Kurokawa, 4 tomes, encore en cours. Un manga pour toutes et tous, et pour tous les âges. Berlin durant la guerre froide, un espion hors pair doit se constituer une famille pour infiltrer l’Est et déjouer un attentat. Il trouve une petite fille qui lit dans les pensées et une femme tueuse à gages. Seul hic, aucun des trois membres de cette famille "recomposée" ne connaît les aptitudes des autres membres. Action, quiproquos et valeurs familiales au programme!

Sélection de Florian Poupelin, libraire spécialisé, Tanigami, Genève