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"La menace russe est redevenue la principale raison d’être de l’OTAN"

Geopolitis [RTS]
Ukraine, l’ombre de Poutine / Géopolitis / 26 min. / le 9 mai 2021
La menace de la guerre entre la Russie et l’Ukraine semble s’atténuer, mais pour combien de temps? La pression est remontée d’un cran jeudi, lorsque le chef de la diplomatie américaine, en visite à Kiev, a demandé à la Russie de cesser ses "actions dangereuses et agressives".

Dans des tranchées situées à l’extrême-est de l’Ukraine, des soldats ukrainiens se préparent. La ligne de front, bastion des séparatistes prorusses, n’est pas loin. Le conflit date de 2014, mais la tension est montée d’un cran en avril dernier, lorsque la Russie a massé plus de 100'000 hommes à sa frontière. Pour Moscou, il s’agissait de simples exercices militaires de routine, pour Kiev d’une situation potentiellement explosive avec le risque d'un casus belli et d’une intervention militaire.

Soufflant le froid et le chaud, la Russie a assuré qu'elle ne "menaçait personne" tout en accusant Kiev de "provocations", sur fond de tension exacerbées avec les États-Unis. "J’espère que personne ne pensera à franchir la ligne rouge avec la Russie", a averti Vladimir Poutine, se réservant le droit de déterminer où se trouverait cette ligne.

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Ligne rouge

Pour Isabelle Facon, directrice adjointe de la Fondation pour la recherche stratégique, invitée dans Géopolitis, c’est le projet de rapprochement de l’Union européenne avec l’Ukraine qui a poussé les Russes en 2014 à "annexer la Crimée et soutenir le mouvement séparatiste dans le Donbass". Et le spectre d’une ligne rouge pourrait à nouveau se manifester, avec le souhait de l’Ukraine de rejoindre non seulement l’Union européenne mais aussi l’OTAN.

"Nous ne pouvons pas rester indéfiniment dans la salle d’attente de l'UE et de l'OTAN", s’exclamait le président ukrainien en visite à Paris. Une demande déjà formulée lors du sommet de l’Alliance atlantique à Bucarest, en 2008, et qui avait suscité la crispation de la Russie. Depuis, Washington, Bruxelles et l'OTAN ont multiplié les déclarations de soutien à Kiev, mais n'ont pas accédé à la demande ukrainienne d'accélérer son adhésion à l'Alliance.

L'Alliance atlantique n’a cessé de s’agrandir depuis les années 50, jusqu'à intégrer en 2004 trois anciennes républiques soviétiques baltes. L’OTAN élargie est désormais installée aux frontières de la Russie malgré les promesses faites à l'époque à Moscou.

Dans ce contexte, le prochain sommet de l’OTAN, le 14 juin, auquel participera Joe Biden, sera crucial et au centre de toutes les attentions. "Le problème russe, et pour certains, la menace russe, reste un problème de tout premier ordre et est redevenu peut-être la principale raison d’être de l'OTAN", résume Isabelle Facon.

Posture du président ukrainien

"Le président ukrainien essaie de faire bouger les lignes, explique la chercheuse, parce qu'il a été élu sur la promesse de résoudre le conflit dans le Donbass" et qu'il est confronté aujourd'hui à la pression d’une opposition nationaliste.             

Mais au sein de l’Union européenne, l’Ukraine bénéficie certes d’un capital de sympathie de la part de certains États, mais elle n’a pas que des amis. "Il y a surtout une fatigue de l’élargissement de l'Europe, responsable à tort ou à raison des difficultés chroniques de l’Union à prendre des décisions", souligne la spécialiste des politiques de sécurité et de défense russes.   

Que veut réellement Vladimir Poutine?

Aujourd'hui, la Russie a retiré certaines forces de sa frontière avec l'Ukraine, un retrait qualifié de "trop lent" par le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Selon les observateurs, il y aurait toujours des forces significatives sur place, d’où la tension persistante.

Que veut le président russe? A-t-il voulu tester Joe Biden? Pousser à la faute le président Zelensky qu'il accuse de prendre ses ordres à l’ambassade américaine de Kiev?

Isabelle Facon a du mal à imaginer Vladimir Poutine se lancer aujourd’hui dans ce qui pourrait être perçu par une majorité des Russes comme de "l’aventurisme militaire". "L’annexion de la Crimée avait suscité un élan, une grande ferveur mais il y avait des raisons historiques à cela", dit-elle. "Aujourd’hui, renchérit la chercheuse, le parti présidentiel, Russie Unie, est en perte de vitesse et la population russe est surtout préoccupée par la stagnation économique, les problèmes matériels et la baisse du pouvoir d’achat".    

La semaine compte sept jours, la Terre est ronde et la Crimée c’est l’Ukraine.

Volodymyr Zelensky devant les médias à Kiev après sa rencontre avec Simonetta Sommaruga. [Sergey Dolzheno - EPA/Keystone]
Volodymyr Zelensky, président ukrainien

Le président ukrainien n'en démord pas. Vraisemblablement pressé par les nationalistes ukrainiens, il aimerait bien récupérer la Crimée et ne s’en cache pas. L’issue est incertaine. "Si les Occidentaux se sont beaucoup mobilisés en faveur du Donbass, précise Isabelle Facon, ils semblent moins concernés par la Crimée et on a l’impression qu'il sera difficile de la faire revenir dans le giron ukrainien". Le président Zelensky n’a toutefois pas manqué d’inviter le président Joe Biden à participer à un sommet sur la Crimée prévu en août, à Kiev, à l'occasion du 30e anniversaire de l'indépendance ukrainienne. Si ce dernier honore l’invitation, il y a fort à parier qu'ils auront beaucoup de choses à se dire.

Anne Delaite

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