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"Les mouvements sociaux nés des printemps arabes peuvent renaître"

Geopolitis [RTS]
Printemps arabes, 10 ans et après ? / Géopolitis / 26 min. / le 28 février 2021
Dix ans après, que reste-t-il des revendications portées par les révolutionnaires en Tunisie, en Libye, en Syrie ou encore en Egypte? L'émission Géopolitis dresse le bilan avec la sociologue Abir Kréfa, spécialiste des questions de genre.

Le souffle révolutionnaire n'est pas retombé depuis 2011, même s'il se fait parfois discret sous le poids de la répression qui domine de l'Egypte à la Syrie. En Tunisie, le seul pays où la démocratie a succédé à la dictature après la chute de Ben Ali, de nouvelles vagues de manifestations ont eu lieu ces derniers mois pour dénoncer les violences policières et l'appauvrissement général de la population. Signe que, même là, la révolution n'est pas terminée.

"Les événements révolutionnaires ont socialisé au politique et à l'action collective des centaines de milliers de personnes qui ont acquis un savoir-faire militant", observe Abir Kréfa, maîtresse de conférences à l'Université de Lyon 2. Conséquence? "Les mouvements sociaux peuvent reprendre et connaître un renouveau, y compris dans des contextes autoritaires et très répressifs".

>> Notre grand format: Dix ans après les printemps arabes, les combats pour la liberté se poursuivent

Des biais médiatiques

C'est ainsi qu'à l'automne 2019, en Egypte, pays désormais à la botte du maréchal al-Sissi, des soubresauts révolutionnaires se sont fait sentir. En vain ou presque. Le pays compte entre 60'000 et 100'000 prisonniers politiques et l'étau paraît encore loin de se desserrer malgré le courage affiché par certains militants. Et par certaines militantes. Car depuis 2011, les femmes jouent un rôle croissant dans les mouvements qui secouent le monde arabe.

Les révolutions ont produit des effets sur la question des corps et de la sexualité

Abir Kréfa: "Les femmes des milieux populaires ont été centrales dans les révolutions" [RTS]
Abir Kréfa, sociologue à l'Université Lyon 2

"Depuis 2011, les médias ont relayé les revendications des manifestants et la mobilisation des femmes de différents pays. L'Egypte et la Tunisie ont été les plus couvertes par les médias et cela a été une couverture médiatique très sélective", souligne Abir Kréfa. Il existe cependant, estime-t-elle, un prisme occidental qui consiste à montrer davantage les revendications des femmes des classes moyennes urbaines et diplômées que celles des femmes issues de milieux populaires.

"Les femmes des classes moyennes urbaines sont perçues comme ayant des revendications libérales alors que celles des milieux populaires luttent principalement pour l'amélioration de leurs conditions de vie. Or, ce qui relève des préoccupations socio-économiques est moins relayé dans les médias en général et encore moins dans les pays arabes", décrypte la sociologue.

Des figures emblématiques

Les révolutions ont néanmoins permis l'émergence de nouvelles figures féminines emblématiques à l'instar de la Soudanaise Alaa Salah, des femmes auxquelles les autres peuvent s'identifier. "Ces trajectoires individuelles montrent que les femmes ne sont pas complètement occultées après leur participation massive à la chute des régimes", estime Abir Kréfa. Mais les effets des printemps arabes restent parfois diffus.

En Tunisie notamment, les femmes n'ont pas cessé de se battre pour revendiquer certains droits, restant en première ligne sur certaines questions de société comme l'égalité dans l'héritage.

>> Les explications de Maurine Mercier, correspondante en Tunisie:

Les combats des femmes en Tunisie [RTS]
Les combats des femmes en Tunisie / Géopolitis / 1 min. / le 28 février 2021

L'enjeu LGBT

Dans ce même pays, cette libération des corps et de la parole, largement insufflée par la révolution de 2011, a fait émerger un mouvement associatif LGBT, lequel reste fortement réprimé. L'homosexualité est un crime dans 69 pays. [Géopolitis - RTS]L'homosexualité est un crime dans 69 pays. [Géopolitis - RTS]Car, si les conditions d'existence des individus s'identifiant aux communautés homosexuelles ont connu quelques améliorations dans certaines capitales arabes au cours des dernières années, les lois n'ont pas ou peu changé, et l'arrivée au pouvoir de certaines forces autoritaires a même souvent marqué un retour en arrière dans les acquis révolutionnaires.

La mort de Sarah Hegazi,  l'icône égyptienne du mouvement gay, retrouvée sans vie chez elle à Toronto le 13 juin 2020, l'a encore prouvé. Arrêtée en octobre 2017, quelques jours après avoir exhibé fièrement un drapeau arc-en-ciel lors d'un concert au Caire, la militante passe plusieurs mois en prison où elle est victime d'abus et de harcèlement sexuel.

Libérée en janvier 2018, elle s'exile au Canada, où elle se suicide à tout juste 30 ans, laissant derrière elle des mots sans équivoque sur l'ampleur du combat: "À mes frères et soeurs, j’ai tenté de survivre et échoué ; pardonnez-moi. À mes amis, le voyage a été cruel et je suis trop faible pour résister ; pardonnez-moi. Au monde, vous avez été d’une cruauté sans nom ; mais je vous pardonne".

>> Le sujet de Mélanie Ohayon sur la question LGBT dans le monde arabe:

Les LGBT s’affirment non sans mal dans le monde arabe [RTS]
Les LGBT s’affirment non sans mal dans le monde arabe / Géopolitis / 3 min. / le 28 février 2021

Juliette Galeazzi

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