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"Navalny ne peut pas renverser le système Poutine"

Geopolitis [RTS]
Poutine-Navalny, le duel / Géopolitis / 26 min. / le 21 février 2021
La tentative d'empoisonnement et l'emprisonnement d'Alexeï Navalny, principal opposant au président russe, ont mené à des manifestations inédites dans plus de 100 villes du pays. Mais le pouvoir du chef d'État n'est pas près de vaciller.

Des dizaines de milliers de manifestants dans les rues de Russie, de Moscou à Vladivostok. Les rassemblements de soutien à l'opposant Alexeï Navalny ont été massivement réprimés, avec plus de 10'000 arrestations en quelques jours. Cela fait près de 10 ans que la Russie n'avait pas fait face à un mouvement de contestation de cette ampleur.

Pour Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie-Nouveaux États indépendants à l'IFRI et invitée de Géopolitis, "Alexeï Navalny ne peut pas renverser le système. Il ne menace pas la stabilité du pouvoir mais, à la marge, il crée une situation d'incertitude politique dont Vladimir Poutine n'a plus l'habitude". La chercheuse souligne que tout a été fait pendant des années pour verrouiller la scène politique.

Poutine, tout puissant

Dernier exemple en date, la réforme de la Constitution, adoptée par plus de 70% des voix lors d'un scrutin très critiqué par l'opposition qui a dénoncé de nombreuses irrégularités. Elle permet à Vladimir Poutine de rester à la tête de la Russie jusqu'en 2036. "Aujourd'hui, il y a très peu de moyens de défier son pouvoir, d'empêcher qu'il soit le seul maître de son propre destin politique, de décider s'il reste, s'il part ou s'il choisit un successeur", souligne Tatiana Kastouéva-Jean.

Pour autant, les derniers événements ont donné une visibilité inédite à Alexeï Navalny. L'empoisonnement raté de l'opposant numéro 1 au régime en août 2020, son transfert en urgence en Allemagne pour être soigné et l'identification par des experts européens de Novitchok dans son organisme, un agent chimique neurotoxique, ont attiré l'attention sur cet avocat et militant de longue date qui a fait de la lutte anti-corruption son cheval de bataille.

L'acharnement de Navalny

Tout juste remis et conscient qu'il serait arrêté à son arrivée, Alexeï Navalny est pourtant retourné en Russie, le 17 janvier. Il est condamné à 3 ans et demi de prison ferme, début février, pour avoir violé les règles de la liberté conditionnelle qui lui avait été accordée dans une autre affaire. Il lui est reproché de ne pas s'être présenté aux autorités alors qu'il était en convalescence en Allemagne, à la suite de son empoisonnement.

"Il est incontestable que depuis cette tentative d'empoisonnement, Navalny est beaucoup plus connu dans la population et je pense qu'il a aussi gagné quelques partisans", analyse Tatiana Kastouéva-Jean. "C'est en effet le pouvoir russe qui y a énormément contribué. Il a notamment contribué à la création d'une certaine aura internationale parce que Navalny est aujourd'hui quelqu'un qui est connu des chefs d'État européens." La chancelière allemande Angela Merkel s'était d'ailleurs rendue au chevet de l'opposant lors de son hospitalisation.

Le message de fermeté de Moscou

Mais Vladimir Poutine ne compte pas céder aux critiques internationales. Il a d'ailleurs utilisé la visite du chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, pour montrer sa détermination. Alors que le diplomate était à Moscou pour sonder la volonté de coopération du pouvoir et réclamer la libération de l'opposant, la Russie annonçait le renvoi de trois diplomates européens accusés d'avoir participé à des manifestations de soutien à Navalny. "Ne vous ingérez pas dans nos affaires intérieures, on ne vous laisserait pas faire, c'est vraiment le sens du message envoyé via Josep Borrell à différents pays de l'Union européenne", explique la chercheuse qui pronostique que le dialogue avec l'Union européenne sera de plus en plus difficile.

Tatiana Kastouéva-Jean estime aussi que le régime russe va continuer à durcir son emprise sur la vie politique et publique: "On le voit déjà avec les dernières protestations, fin janvier, en soutien à Alexeï Navalny. Il y a plus de violences policières que sous les différentes présidences de Vladimir Poutine. Le régime s'est donné tous les leviers pour la répression."

Elsa Anghinolfi

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Critiquer le pouvoir, un jeu dangereux

Alexeï Navalny n'est pas le premier opposant à avoir payé cher ses prises de position. De nombreux critiques du pouvoir ont été emprisonnés, poussés à l'exil ou assassinés sans que la responsabilité directe du Kremlin ne soit jamais démontrée. En 2015, Boris Nemtsov, l'un des opposants les plus en vue, était exécuté de plusieurs balles dans le dos, en plein centre de Moscou. Bien avant lui, Alexandre Litvinenko, un ancien espion devenu très critique envers le régime, perdait la vie à Londres, à la suite d'un empoisonnement au Polonium-210, une substance radioactive.

"Dans certaines affaires, des exécutants directs ont été accusés et se sont retrouvés en prison mais je ne me souviens pas d'une affaire où les commanditaires auraient été retrouvés et placés en détention", explique Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie-Nouveaux États indépendants à l'IFRI . "Le système politique russe est fait pour éviter que les responsables soient conduits en prison. Nous ne pouvons que supposer où mènent les fils de ces différents crimes et poursuites."

D'autres opposants se sont exilés, comme l'ancien champion d'échec et figure des manifestations anti-Poutine de 2011-2012, Garry Kasparov, ou ont été expulsés, à l'image de l'ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovski.