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"Les démocraties sont malades", affirme la journaliste Natacha Polony

L'invitée de La Matinale - Natacha Polony, journaliste française (vidéo) [RTS]
L'invitée de La Matinale - Natacha Polony, journaliste française (vidéo) / L'invité-e de La Matinale / 11 min. / le 17 février 2021
Le Covid-19 a-t-il enfin donné à Alain Berset l'occasion de jouer les Vladimir Poutine? Ou à Emmanuel Macron d'user des méthodes de Kim Jong-un? Ceci est une caricature, mais les fondations de la démocratie vacilleraient-elles? C'est la réflexion de la journaliste française Natacha Polony.

Natacha Polony vient de publier aux éditions de l'Observatoire "Sommes-nous encore en démocratie?" La directrice de Marianne aurait-elle vraiment un doute? "Ce n'est pas parce qu'on s'interroge sur l'état de santé d'une démocratie qu'on estime qu'on est en dicature. Je ne confonds pas la France avec la Corée du Nord ou la Suisse avec la Russie, heureusement", s'exclame-t-elle au micro de La Matinale.

"La pandémie de coronavirus a provoqué, a amplifié, certaines dérives autoritaires. Mais au fond, le problème ne vient pas de là, il remonte à beaucoup plus loin. La question, c'est de savoir si la façon dont nous vivons en démocratie correspond réellement à ce que devrait être une démocratie. Ce ne sont pas seulement des institutions avec un vote régulier ou simplement la liberté d'expression – ce à quoi on a d'ailleurs tendance à réduire la démocratie actuellement".

C'est aussi "une culture, un mode de vie", selon l'éditorialiste: "La démocratie repose sur la capacité des individus à se comporter en citoyens et ils le peuvent si certaines conditions sont remplies et si eux-mêmes sont traités correctement en tant que citoyens. Et si leur voix compte. Or on voit bien, dans tous les pays occidentaux, comment tout cela est en train de s'abîmer petit à petit, ce qui donne lieu à des éruptions: les gilets jaunes en France, le Brexit en Grande-Bretagne, l'élection de Donald Trump aux Etats-Unis... ça, ce sont des signes que les démocraties sont malades".

Le cycle néolibéral en question

Mais où voit-on les signes de la fragilisation de ce système? Les citoyennes et citoyens verraient-ils leur pouvoir confisqué? Natacha Polony explique que le phénomène est mondial et frappe toutes les démocraties occidentales: "Cela peut être relié au cycle néolibéral: les conséquences de la dérégulation des économies mondiales depuis la fin des années 1970 et le début des années 1980. C'est le moment de l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan: petit à petit, la façon dont ils détruisent toutes les protections sociales construites depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale va se répandre dans l'ensemble des démocraties occidentales, à travers notamment des instances supranationales – que ce soit l'OMC, l'Union européenne; ce sont des façons de contourner, l'air de rien, la volonté des peuples".

L'essai de Natacha Polony a paru le 3 février 2021. [Editions de L'Observatoire]L'essai de Natacha Polony a paru le 3 février 2021. [Editions de L'Observatoire]Et la journaliste française de constater: "C'est à la fois une alternance entre libéraux de droite et libéraux de gauche, mais qui aboutissent toujours aux mêmes politiques. C'est l'amplification d'un discours selon lequel il n'y a pas de salut en-dehors de ce système de libre-échange généralisé, de division mondiale du travail. Et, par conséquent, les citoyens peuvent voter tout ce qu'ils veulent, ça ne change rigoureusement rien".

Pas d'alternative?

Dans nos démocraties occidentales, les dirigeants auraient-ils donc la volonté de confisquer le pouvoir ou est-ce seulement une lente dérive du néolibéralisme? Natacha Polony répond par la négative: "Le problème, c'est que nous n'avons pas en face de nous des méchants qui veulent absolument écraser les plus faibles et les plus pauvres. Pas du tout. Nous avons des gens qui sont persuadés qu'ils vont faire le bien des peuples malgré eux".

"A l'échelle mondiale, ou du moins occidentale, nous avons une administration qui est idéologiquement pétrie de cette vulgate néolibérale, de la croyance sincère que le libre-échange améliore la situation des populations, alors que l'on voit bien que toute cette politique a détruit d'abord les classes populaires, puis ensuite les classes moyennes des pays occidentaux qui sont totalement déstructurés. Suivant les pays, on est confronté soit à un chômage de masse, soit à un retour d'une précarité qui est absolument indigne. Mais tout cela est de l'ordre du réel qu'on refuse de voir: les élites sont persuadées que, par essence, c'est la seule politique possible. C'est la fameuse phrase de Margaret Thatcher: 'Il n'y a pas d'alternative'."

L'Etat-nation et les instances supranationales

Faut-il se battre contre l'OMC, l'OCDE, le FMI, l'Union européenne? Est-ce ainsi que les peuples peuvent reprendre une partie de ce pouvoir qui leur échappe? Selon la directrice de Marianne, le problème de la démocratie, c'est l'Etat-nation: "Ces instances supranationales doivent être au service des démocraties. Mais à partir du moment où elles sont faites pour contourner la volonté des citoyennes et citoyens des différents pays, ça ne peut plus fonctionner. Il faut qu'ils s'assemblent dans chaque pays pour exiger de leurs dirigeants qu'ils fassent ce pourquoi ils ont été élus".

Pour elle, le peuple – en tant que communauté politique – n'a pas toujours raison: "Il peut se planter. La question est de savoir si on est démocrate, si on considère que même lorsqu'il se trompe, c'est le peuple – en tant que volonté majoritaire – qui doit s'exprimer et assumer les conséquences de ses décisions. C'est ça, la démocratie".

Interview radio: David Berger

Adaptation web: Stéphanie Jaquet

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