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Gillian Triggs: "le HCR fait face à une crise humanitaire sans précédent"

80 millions de personnes. Des hommes, des femmes, des enfants, des déracinés forcés de quitter leur foyer, ils sont 80 millions, depuis 2020, à être soutenus par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), sis à Genève. Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, Gillian Triggs, la Haut-Commissaire assistante chargée de la protection au sein du HCR, tire la sonnette d’alarme. Changements climatiques, conflits internationaux ou intercommunautaires, pauvreté, inégalités sociales, discriminations, racisme, c’est de tout cela qu’il est question quand on parle de réfugiés.

Créé le 14 décembre 1950 par l’Assemblée générale des Nations Unies, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le HCR avait pour but premier de venir en aide aux millions d’Européens qui avaient fui ou perdu leur foyer. L’agence onusienne soutient aujourd’hui 80 millions de réfugiés et personnes déplacées dans le monde. Une urgence humanitaire que la crise sanitaire due au coronavirus a aggravée. « La pandémie mondiale de Covid-19 touche tout le monde d'une manière ou d'une autre, mais elle frappe tout particulièrement les personnes les plus vulnérables : les réfugiés. Ils ne possèdent souvent plus de documents, ils n'ont souvent pas accès aux services de santé ou aux services sociaux et ils souffrent les premiers de la crise économique », dit Gillian Triggs.

« Nous sommes très préoccupés par les déplacements forcés du nombre sans précédent de 80 millions de personnes ayant quitté leur pays. Plus des deux tiers des réfugiés dans le monde sont originaires de seulement cinq pays : la Syrie, le Venezuela, l’Afghanistan, le Soudan du Sud et le Myanmar. Si nous pouvions obtenir la stabilité dans l'un de ces pays, ce nombre serait considérablement réduit », précise-t-elle.

Autre inquiétude majeure pour le HCR : la situation dramatique des réfugiés en Méditerranée. « Nous constatons un nombre élevé de personnes arrivant par des voies différentes, une augmentation récente et massive de départs de zones d'Afrique de l'Ouest passant par les îles Canaries ». Le HCR doit aussi venir en aide à celles et ceux qui fuient dans d’autres régions du monde, comme les Caraïbes par exemple. Et la situation des Rohingyas ayant fui le Myanmar pour trouver refuge au Bangladesh ou ailleurs est tout aussi alarmante.

Gillian Triggs ne cache pas une situation désespérante du fait que les États hésitent désormais à s'engager pour porter secours aux requérants d’asile. « Des gens ont simplement été abandonnés à une mort certaine. D’autres arrivant dans des ports ou à proximité voient les pays leur refuser le droit de débarquer. Nous avons entendu des histoires horribles de réfugiés Rohingyas sur des bateaux à la dérive pendant six mois ou plus avant qu'un pays accepte finalement de les débarquer », en l'occurrence l'Indonésie.

La combinaison fatale

Les fléaux qui menacent les personnes obligées de fuir leur pays à la recherche d’une terre d’asile sont une combinaison fatale dite des trois C : conflits, Covid-19 et changements climatiques, résume la Haut-Commissaire assistante. « Nous voyons des pays fragilisés par le déclin économique, mais aussi par la dégradation de l'environnement qui devient une autre cause brutale de déplacements de personnes, une augmentation des conflits intercommunautaires ou internationaux, ainsi qu'en 2020, la pandémie de Covid-19 ». Sans oublier l’urgence d’obtenir les fonds nécessaires pour soutenir et protéger les personnes en danger. « Nous avons besoin de 9 milliards de dollars pour apporter de l’aide à ces personnes alors que nous sommes financés à hauteur de 50% de ce montant, peut-être un peu plus. Il n'est pas facile d'obtenir les dons dont le HCR a besoin de la part des États, de la société civile ou de donateurs privés », constate Gillian Triggs.

Gillian Triggs. [UNHCR/Mark Henley]Gillian Triggs. [UNHCR/Mark Henley]Afin de s'acquitter des responsabilités qui lui incombent en vertu de son mandat et de répondre aux besoins humanitaires critiques en 2021, le HCR a en effet besoin de 9,070 milliards de dollars, dont 8,616 milliards de dollars pour son appel global en 2021, et 455 millions de dollars supplémentaires pour ses activités liées au Covid-19.

Selon les informations fournies par le HCR, en raison des conséquences du Covid-19, au moins 143 pays ont fermé totalement ou partiellement leurs frontières pour contenir la propagation du virus. Parmi ceux-ci, 63 ne font aucune exception pour les personnes demandant l'asile et 80 font des exceptions pour les demandeurs d'asile. « Au plus fort de la pandémie, 160 pays ont fermé leurs frontières et 19 refusent tout accès aux réfugiés. Nous sommes très préoccupés par le fait que les principes fondamentaux du droit international en matière de protection des réfugiés sont ignorés en invoquant la protection de la santé publique », souligne Gillian Triggs.

À la question de savoir quels sont les éléments lui permettant de convaincre les États membres de l’ONU et autres pays de respecter le statut de réfugié, la Haut-Commissaire assistante chargée de la protection au sein du HCR répond en deux temps. « C'est une longue histoire. L’an dernier, nous célébrions le 70 anniversaire de la création de l'agence des Nations Unies pour les réfugiés ». Et cette année, le HCR fête les 70 ans du mandat défini par la Convention de 1951 sur le statut des réfugiés. « Le droit de demander l'asile est un droit humain fondamental. La plupart des pays du monde le respectent, en principe. Et récemment, 181 pays ont accepté de partager la responsabilité des réfugiés et des personnes déplacées. Le fait que ces pays continuent de soutenir ces principes fondamentaux est remarquable. Mais nous voyons aussi, dans le contexte de la pandémie de Covid-19, des pays qui disent que, bien qu’ils respectent les réfugiés, ils ont une priorité plus importante qui est de fermer leurs frontières, de refuser l'admission ou d'exclure les réfugiés pour des raisons de santé et de sécurité ». Complexité à laquelle le HCR a dû faire face en 2020.

Les enfants, premières victimes

Durant sa longue carrière dans le domaine humanitaire, Gillian Triggs a notamment présidé la Commission australienne des droits de l'Homme. Comment explique-t-elle le fait que les droits de de la personne ne soient presque plus respectés partout dans le monde ? « C'est une question très préoccupante. Je pense qu'il est juste de dire, et je généralise bien sûr, qu'il y a un déclin du respect des droits de l'Homme dans le monde. Mais ce constat est mitigé. Nous avons vu des exemples de bonnes pratiques pendant la pandémie, comme l'utilisation des technologies numériques pour permettre aux gens d’effectuer leur demande d'asile. Nous avons aussi vu l'Ouganda, qui accueille déjà 1,4 million de réfugiés, ouvrir ses frontières aux personnes fuyant la violence des milices en République Démocratique du Congo. La plupart des pays européens ont également géré efficacement leurs frontières en respectant les droits de l'Homme ».

Gillian Triggs ne cache pas le revers de la médaille. « Nous voyons aussi que certains pays, en particulier ceux que nous avons vus comme alliés des droits de l'Homme, se rétracter de leur engagement à respecter les lois sur les réfugiés ou les obligations en matière de droits de l'Homme, en refusant par exemple de laisser des réfugiés débarquer des bateaux ». Elle tient également à dénoncer le phénomène « extraordinairement préoccupant de l'augmentation des abus sur les enfants. Près de 50% des personnes déplacées dans le monde sont des enfants. Ils sont victimes de violence sexiste, d’abus, d’exploitation de toutes sortes et cela nous préoccupe énormément ».

La situation des réfugiés risque-t-elle d’empirer en 2021 ? « J'espère qu'avec le vaccin, nous verrons une diminution de la peur du coronavirus. Et que des mesures plus raisonnables seront prises aux frontières. J’espère aussi voir une volonté de se pencher sur le nombre sans précédent de personnes qui se déplacent pour toutes sortes de raisons : changements climatiques, augmentation des conflits, pauvreté, inégalité, discrimination, racisme, xénophobie. Je souhaite qu'avec un bon leadership et une diminution de la menace de Covid-19, nous verrons cette année le retour à une normalité raisonnable et au respect des droits de l'Homme en général », conclut la Haut-Commissaire assistante.

Luisa Ballin

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