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Huitante millions de déplacés, un "chiffre angoissant" pour Filippo Grandi

Filippo Grandi, Haut-commissaire de l'ONU pour les réfugiés. [Salvatore Di Nolfi - Keystone]
80 millions de réfugiés dans le monde, le double d’il y a 10 ans : interview de Filippo Grandi / Tout un monde / 11 min. / le 21 décembre 2020
Sur les routes, sur les mers ou dans des camps, quelque 80 millions de personnes à travers le monde, dont 30 à 34 millions d'enfants, sont déplacées de force. Entretien avec Filippo Grandi, Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés.

Ce chiffre, estimé par l'ONU pour la première moitié de cette année, inclut plus de 45 millions de personnes déplacées à l'intérieur de leur pays, quelque 26,4 millions de réfugiés et réfugiées et plus de 4 millions de demandeurs et demandeuses d'asile.

"C’est un chiffre angoissant, qui monte chaque année", alerte Filippo Grandi, Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), dans un entretien accordé à l'émission Tout un monde.

 "Les conflits qui se multiplient, qui ne se résolvent pas, en combinaison avec la pauvreté, le changement climatique, et maintenant la pandémie. Tout cela génère des déplacements de populations forcés toujours plus importants et plus graves."

>> Voir l'évolution du nombre de personnes déplacées cette dernière décennie:

En une décennie, le nombre de réfugiés et réfugiées dans le monde a ainsi doublé. Les rapatriements volontaires ont seulement dépassé 102'000 sur les six premiers mois de l'année, soit 21% de moins que l'année dernière. Bien que leur nombre réel reste inconnu, la présence de 4,2 millions d’apatrides a été signalée sur le territoire de 79 pays.

Le facteur Coronavirus

En 2020, la pandémie de coronavirus a fortement dégradé les conditions de vie des personnes déracinées et des apatrides, a alerté le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) dans son communiqué début décembre.

"Ce qui nous inquiète le plus en ce moment, c’est l’impact économique et social", explique Filippo Grandi. "Ces populations dépendent d’emplois très précaires, qui sont les premiers à disparaître en période de confinement. La pauvreté monte ainsi beaucoup plus vite chez ces personnes."

Les fermetures des frontières lors de la première vague ont également rendu encore plus difficile la quête de sécurité des personnes réfugiées. Malgré des dispositifs pour garantir le droit à l'asile, le nombre de nouvelles demandes a chuté d'un tiers par rapport à la même période en 2019.

Origine des personnes déplacées

Quelque 67% des personnes déplacées sont originaires de cinq pays, à savoir la Syrie, le Venezuela, l'Afghanistan, le Sud Soudan et le Myanmar. Des violences, notamment des viols et des exécutions, ont également fait grandir le nombre de déplacés au Sahel. Au Venezuela, plus de 5,4 millions de personnes vivent aujourd'hui à l'étranger, dont 800'000 en demande d'asile.

>> Voir les dix principaux pays dont sont originaires les personnes réfugiées:

La capacité du continent européen

Les cinq principaux pays à héberger des personnes déplacées sont la Turquie, la Colombie, le Pakistan, l'Ouganda et l'Allemagne. Ce dernier est le seul pays européen à y figurer.

"Il ne faut pas oublier qu’en Europe, où le nombre des personnes qui arrivent est beaucoup plus bas, la question est vue de manière toujours dramatique", estime le Haut-Comissaire. "Parce que la question de la migration des réfugiés a été politisée par des politiciens pour des raisons exclusivement électorales. "

>> Voir les dix principaux pays qui accueillent des personnes réfugiées:

Pour Filippo Grandi, les chiffres ne sont pas extrêmes. "Un continent comme l’Europe avec ses ressources doit être capable de gérer cela. J’espère qu’en 2021 un pacte aboutira entre les pays de l’Union européenne pour que la question soit résolue."

Un soutien qui ne suffira plus

Quant au soutien de la communauté internationale au HCR, le Haut-Commissaire l'estime relativement bon. "Mais le volume de besoins pour ces 80 millions de personnes croît plus vite que l’aide financière", avertit-il. Le budget d’aide internationale des pays donateurs va en plus être mis sous pression à cause des dépenses liées au coronavirus."

"Cela va être un défi, mais il ne faut pas lâcher", assure Filippo Grandi. "L’aide humanitaire est à court terme mais elle sauve des vies. Maintenant que nous sommes tous menacés par ce virus, nous avons peut-être une meilleure conscience du risque que nous courrons tous et que d’autres encourent tous les jours, partout dans le monde, de manière dramatique."

Mouna Hussain / Patrick Chaboudez

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Le conflit syrien

L'un des conflits qui s'éternise est celui qui se déroule en Syrie, et qui durera depuis une décennie en 2021. "Des millions de personnes sont déplacées à l'étranger et à l’interne", explique Filippo Grandi.

"Il y a une réticence des grands pays donateurs à financer des activités de reconstruction en Syrie avant qu’il n’y ait une résolution politique. Et il y a beaucoup de craintes de la part des réfugiés de rentrer sans garanties pour leur sécurité. Il y a des retours mais ils sont lents en raison de ces facteurs."

"La Turquie, le Liban et la Jordanie sont les trois pays majeurs qui hébergent presque 6 millions de réfugiés syriens, rappelle le haut-commissaire aux réfugiés. Ces pays ont fait des efforts considérables. Il faut continuer à les soutenir avec des ressources financières."

Le facteur du changement climatique

Le HCR n'utilise pas le terme de "réfugiés climatiques". Flippo Grandi explique: "La définition de "réfugié" selon les différentes conventions est spécifiquement liée aux conflits, violences et persécutions."

"Cela dit les gens bougent à cause du changement climatique; catastrophes naturelles, montée des eaux, manque de ressources. Ils font face à des problèmes de protection très similaires à ceux des réfugiés. C’est pourquoi le HCR est aussi impliqué avec d’autres organisations dans la réponse aux conséquences de ces changements."