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"Erdogan fait comprendre que la Turquie est à l'étroit dans ses territoires"

Geopolitis [RTS]
Erdogan, le conquérant / Geopolitis / 26 min. / le 6 décembre 2020
La Turquie est engagée militairement dans une dizaine de pays, notamment en Syrie et en Libye. Elle vient de jouer un rôle décisif dans l'issue du conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan dans le Haut-Karabakh. Quel est le projet politique du président turc derrière ces interventions à l'international?

"La Turquie a une présence militaire dans 13 pays. (...) Certaines sous mandat de l'OTAN et d'autres sont des initiatives individuelles. Par exemple, une base militaire turque de plusieurs milliers d'hommes se trouve au Qatar", précise Avram Zisyadis, journaliste de la Radio Télévision Suisse, spécialiste de la Turquie et invité de l'émission Géopolitis. "Rapidement, le président Erdogan a fait comprendre que la Turquie est un peu à l'étroit dans ses territoires."

En 1923, le Traité de Lausanne précise le tracé des frontières de la Turquie actuelle issue de l'Empire ottoman. "Depuis sa création, la Turquie a contesté la légalité des frontières que les grandes puissances, les Alliés, lui ont imposées", poursuit le journaliste. "Mais aucun dirigeant politique de Turquie depuis 1923 n'avait ouvertement contesté ces frontières. Recep Tayyip Erdogan est un homme décomplexé vis-à-vis du passé historique de la Turquie, du passé de l'Empire ottoman. (...) Aujourd'hui il n'a aucun complexe à dire : la Turquie est une puissance qui va opérer là où ses intérêts sont concernés."

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Comme aujourd'hui en Méditerranée orientale face à la Grèce, comme en Syrie et en Libye, le président turc bouscule ses alliés et crée des alliances de circonstance avec ses rivaux, notamment avec le président russe Vladimir Poutine. "Il faut bien comprendre que dans toute l'histoire, la Russie et l'Empire ottoman, puis la Turquie, n'ont jamais été des partenaires, ils ont toujours été des ennemis. La Russie a énormément oeuvré pour la chute de l'Empire ottoman", rappelle Avram Zisyadis.

Depuis les opérations militaires russes en Syrie, Erdogan et Poutine entretiennent des relations ambiguës. "Après qu'un avion russe a été abattu par les forces turques, il y a eu comme une entente, un modus vivendi. On a l'impression que la Turquie et la Russie sont des partenaires, alors qu'ils sont régulièrement en zone d'affrontement." Mais sans dépasser les lignes rouges.

La dérive autoritaire

Il y a 20 ans, Recep Tayyip Erdogan incarnait un nouveau souffle en Turquie. Maire d'Istanbul, puis Premier ministre, avant d'être élu président, Erdogan promet l'adhésion à l'Europe et entame des réformes sociales et économiques qui permettent au pays de se hisser au rang des États influents sur la scène internationale. "Face à la tiédeur, je dirais même à la fraîcheur de l'Union européenne, la Turquie change de ton, la Turquie décide de s'ouvrir vers le monde oriental et c'est là que tout change dans la personnalité du président", ajoute Avram Zisyadis. Son règne se transforme en une personnalisation extrême du pouvoir et son contrôle croissant des affaires publiques.

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Le coup d'État manqué de juillet 2016 marque aussi un tournant majeur. Le journaliste évoque "une chape de plomb sur tout un pays". Des purges massives visent encore aujourd'hui l'armée, les intellectuels, les défenseurs des droits de l'homme ou les journalistes, et en particulier les membres du réseau Gülen, considérés par le pouvoir comme des traîtres à la nation et des terroristes. "Alors évidemment, il y a la version officielle", raconte Avram Zisyadis, "et puis il y a la version de l'opposition, des journaux, de la gauche, qui affirment que ce coup d'État était préparé. Mais que des sources militaires ont exfiltré les informations, ce qui a permis au président Erdogan de laisser faire ce coup d'État, pour sortir en héros." L'année suivante, une réforme de la Constitution renforce ses pouvoirs et lui permettrait de demeurer président jusqu'en 2029.

Les valeurs religieuses

Le président turc Recep Tayyip Erdogan et sa femme Emine dans la mosquée Sainte-Sophie à Istanbul. [Keystone/Turkish Presidency/AP]Le président turc Recep Tayyip Erdogan et sa femme Emine dans la mosquée Sainte-Sophie à Istanbul. [Keystone/Turkish Presidency/AP]

À la demande du président Erdogan, la célèbre basilique Sainte-Sophie à Istanbul a été reconvertie en mosquée en juillet dernier. Un symbole fort pour l'électorat religieux et nationaliste du président. Une manière de dire "nous n'avons plus de comptes à rendre à des puissances coloniales chrétiennes", commente le journaliste. Il décrit un président désormais tourné, religieusement et géographiquement, vers le Proche-Orient et non plus vers l'Europe.

Erdogan a fait partie des premiers mouvements islamistes religieux en Turquie, rappelle Avram Zisyadis. "Il est né dans le quartier de Kassim Pacha à Istanbul, un quartier de petits trafics, un quartier malfamé", explique-t-il. "C'est un homme qui a vécu dans ces milieux populaires, méprisés par les élites. (...) Et c’est en s'identifiant à cette population-là qu'Erdogan construit un mouvement politique, religieux." Un mouvement qui se veut le miroir d'une nouvelle identité turque mêlant islam politique et nationalisme.

"Recep Tayyip Erdogan espère une transformation symbolique et définitive de la Turquie, de cette Turquie laïque, liée à l'Occident et ses moeurs selon lui dissolues", poursuit Avram Zisyadis. "Aujourd'hui l'idée de Recep Tayyip Erdogan, c'est de montrer que la Turquie a profondément changé et de supplanter d'une certaine manière Kemal Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne." En 2023, il pourra célébrer le centenaire de la République, dont il se veut être le grand réformateur qui restera dans l’histoire.

Mélanie Ohayon, Marcel Mione

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