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Avoir ses règles sans serviettes, une précarité qui pénalise les femmes

Distribution de serviettes hygiéniques à des étudiantes au Nepal. [NARENDRA SHRESTHA - Keystone]
La politique des produits d'hygiène féminine / Tout un monde / 8 min. / le 2 décembre 2020
Un grand nombre de femmes n'ont pas ou peu accès à des protections menstruelles. Une précarité invisible qui a des conséquences sur leur santé et leurs chances dans la société. Quelques actions militantes et gouvernementales émergent. Tour d’horizon.

Cinq jours chaque mois. De 13 à 51 ans. Soit environ 500 cycles menstruels répartis sur 38 ans. C'est en moyenne le vécu de la moitié de la population mondiale dotée d'un utérus, dont près de 2 milliards sont en âge d'avoir des règles.

Un grand nombre de ces personnes, au moins 500 millions dans le monde selon une estimation de l'OMS et de l'UNICEF (2015), vivent pourtant dans la précarité menstruelle. A savoir qu'elles n'ont pas ou peu accès à des protections périodiques.

Etudiantes, SDF et détenues en première ligne

Dans les pays occidentaux, ce sont notamment les femmes sans abri, les personnes précaires et les étudiantes qui sont touchées par la précarité menstruelle. De même que les prisonnières à qui ne sont pas toujours fournies suffisamment de protections. Certaines détenues iraient jusqu'à se fabriquer des coupes menstruelles avec des bouteilles en plastique, selon un récent article du NouvelObs.

Dans les rues françaises, une association distribue des kits d'hygiène aux femmes sans abri, estimées à plus de 50'000 dans l'hexagone, selon une étude de l'Insee en 2012. Au Royaume-Uni, une jeune femme sur dix ne pourrait pas se payer de protection hygiénique, selon une étude de "Plan International UK".

Infections, décrochage scolaire et stigmatisation

La précarité menstruelle n'entraîne pas seulement une gêne. Elle pose des problèmes de santé comme des démangeaisons et infections pouvant être graves, ainsi qu'un risque de choc toxique si certaines protections sont portées trop longtemps, pouvant entraîner la mort.

Au-delà des conséquences physiques, la précarité menstruelle a aussi pour conséquence l'exclusion des personnes réglées et le décrochage scolaire chez les jeunes filles.

Au Royaume-Uni, en 2017, plus de 130'000 filles auraient manqué l'école en raison d'un manque de protections hygiéniques. En Macédoine du Nord, 90% des étudiantes qui vivent dans les zones rurales loupent l'école entre 4 et 5 jours pendant leurs règles, selon des recherches de l'OMS.

Dans des pays où existe l'extrême pauvreté, le coût élevé des protections menstruelles rendent les jeunes filles particulièrement vulnérables. Dans l'ouest du Kenya par exemple, 10% des adolescentes de 15 ans obtiendraient des serviettes hygiéniques en échange de faveurs sexuelles, selon une étude datant de 2015.

En Inde, où les règles restent un sujet tabou, les femmes sont exclues de la cuisine et des temples pendant leurs menstruations, et l'achat de protections s'avère difficile.

"En plus du prix qui peut être très élevé pour des femmes pauvres, on estime que plus de la moitié des Indiennes n'ont pas de serviettes hygiéniques", explique Sébastien Farcis, correspondant de la RTS en Inde. "Pour les plus jeunes, c'est un vrai problème d'éducation car près de 20% des filles qui commencent à avoir leurs règles arrêtent d'aller à l'école."

>> Lire aussi: Eliminer le tabou des règles et lutter contre les inégalités en Birmanie

Baisse des taxes et distributions gratuites

Face à cette précarité menstruelle, des initiatives citoyennes prennent forme. Pour reprendre l'exemple de l'Inde, un habitant dans le Sud du pays a monté une production locale de protections à bas prix. Devenu un symbole, Bollywood a produit un film sur l'action de cet homme, surnommé "Padman" ("l'homme aux serviettes").

La bande-annonce du film "Padman":

En 2019, un documentaire Netflix, "Les règles de notre liberté", traitait également de l'implantation d'une machine à fabriquer des serviettes hygiéniques dans un village indien. Ce dernier a reçu l'oscar du meilleur court métrage documentaire.

Il y a deux ans, le gouvernement indien a retiré toute taxe TVA de ces produits suite à une longue campagne de la société civile. Depuis quelques mois, les serviettes hygiéniques sont entrées dans la liste des biens essentiels, qui doivent être facilement disponibles dans les pharmacies, et à des prix régulés.

En France, la taxe TVA sur les protections périodiques a été abaissée de 20% à 5,5% en 2016. Le gouvernement a lancé cet automne une expérimentation visant à distribuer gratuitement des protections hygiéniques auprès d'étudiantes, de détenues, de femmes précaires et sans abri.

"Nous avons espoir que ce soit étendu à tous les lieux accueillant du public vulnérable et que demain, lorsqu'on ouvre une école, un centre d'hébergement, ou une salle d'urgence en hôpital, on pense à avoir ce type de produits de première nécessité", espère Tara Heuzé-Sarmini, fondatrice de l'association française "Règles élémentaires".

"Aujourd'hui, grâce à notre action et aux pouvoirs publics, il y a la gratuité des protections périodiques en prison", explique-t-elle à Tout un Monde. "Il y a cinq références qui sont gratuites dans toutes les prisons et maisons d'arrêt accueillant des femmes. C'est déjà une grande victoire."

D'autres régions comme l'Angleterre, la Colombie, Séoul en Corée du Sud ou encore la Colombie-Britannique au Canada mettent déjà gratuitement à disposition les protections menstruelles dans les établissements scolaires et les universités.

Mais l'Ecosse est la région qui va actuellement le plus loin dans la lutte contre la précarité menstruelle. Fin novembre, son parlement a adopté à l'unanimité une loi pour rendre les protections hygiéniques gratuites pour toutes les femmes, en les distribuant dans les bâtiments publics.

>> Lire aussi: Les protections périodiques gratuites en Ecosse, une première mondiale

En Suisse, l'exception qui confirme la règle

En Suisse, seule la commune de Tavannes, dans le canton de Berne, a décidé de mettre à disposition des protections périodiques à ses élèves. Les cantons du Valais et celui de Berne ont récemment refusé des postulats allant dans ce sens. Dans le canton de Vaud, un texte de la gauche devrait être débattu prochainement par le Parlement.

>> Lire aussi : Pas de serviettes hygiéniques gratuites dans les écoles valaisannes

Au regard de la loi sur la TVA, les protections menstruelles font partie de la catégorie de produits de luxe, et sont donc taxées à hauteur de 7,7%. En juin dernier, le Conseil fédéral a mis en consultation un projet de révision de cette loi dans laquelle les protections menstruelles passeraient dans la liste des produits essentiels et ne seraient plus taxés qu'à hauteur de 2,5%.

>> Ecouter aussi l'épisode du Point J sur la gratuité des protections menstruelles:

Podcast: Pourquoi les protections menstruelles ne sont-elles pas encore gratuites?

Mouna Hussain / Blandine Levite

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Plus de 4'000 francs en Suisse

Le coût des protections menstruelles jetables, telles que serviettes hygiéniques et tampons, peut s'avérer très élevé. L'émission "On en Parle" de la RTS a estimé à près de 4'500 francs le coût des règles dans la vie d'une femme en Suisse.

Le coût des règles sur une vie pour une personne vivant en Suisse. [On En Parle]Le coût des règles sur une vie pour une personne vivant en Suisse. [On En Parle]

Ce coût rend inaccessibles les protections hygiéniques pour une partie de la population. En Suisse, sur quelque 616'000 personnes pauvres, 350'000 sont des femmes, estime Caritas Suisse. Quelque 500 femmes sont sans domicile fixe en Suisse romande.

>> Voir les explications sur le coût des protections hygiéniques et comment faire pour baisser la facture :

Une personne réglée dépenserait plus de 4ʹ000 francs sur toute une vie en utilisant des serviettes hygiéniques. [Burger / Phanie - AFP]Burger / Phanie - AFP
Le coût des menstruations et comment réduire la facture / On en parle / 13 min. / le 18 février 2020