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Entre Grèce et Turquie, l’histoire d’un conflit en Méditerranée orientale

La Turquie et la Grèce se disputent des zones en méditerranée orientale. [Montage RTS - RTS]
La Turquie et la Grèce se disputent des zones en méditerranée orientale. [Montage RTS - RTS]
Manœuvres militaires, joutes verbales et menaces. Ces dernières semaines, les relations entre Turquie et Grèce se sont détériorées, faisant craindre un conflit ouvert en méditerranée orientale. Rappel des origines de ces tensions.

Jeudi et vendredi, l’Union européenne tient un sommet durant lequel elle traitera des tensions actuelles en Méditerranée orientale entre la Grèce et la Turquie. De possibles sanctions contre cette dernière sont possibles.

>> Ecouter le débat de Forum sur la riposte européenne:

 

Le grand débat - Turquie: quelle riposte européenne? [RTS]
Le grand débat - Turquie: quelle riposte européenne? / Forum (vidéo) / 17 min. / le 29 septembre 2020

Mais que se disputent donc ces pays? Retour en histoire sur les origines de ces tensions qui pourraient mener à un conflit ouvert entre ces deux membres de l’OTAN.

Une Méditerranée difficile à partager

Lorsqu’un pays borde une mer ou un océan, celui-ci a droit d’en exploiter une partie. En 1982, "la Convention des Nations unies sur le droit de la mer" donne droit à une Zone Economique Exclusive (ZEE) équivalente à 12 miles (env. 370 km). Contrairement à une majorité de pays, la Turquie ne signe pas cette convention.

Or, la mer Méditerranée est un espace restreint, bordée par 23 Etats. Les zones maritimes de certains pays se chevauchent, et peuvent être à l’origine de tensions.

Eaux territoriales et zones économiques exclusives. [Géopolitis - RTS]Eaux territoriales et zones économiques exclusives. [Géopolitis - RTS]

C’est le cas en mer Egée, où la Grèce possède nombre d’îles et revendique donc la quasi-totalité de la zone, ce qui offusque la Turquie. Cette dernière exige de la Grèce de ne pas dépasser une certaine distance autour de ses îles, sans quoi elle prendrait cela pour une atteinte directe à sa souveraineté et une déclaration de guerre.

Mais ce n’est pas tout. Au large de la Méditerranée orientale, la Grèce possède un atout de taille ; la petite île Kastellórizo, qui se situe à 2 km seulement des côtes turques. Grâce à elle, la Grèce peut revendiquer la zone maritime qui l’entoure. Ce découpage est considéré comme injuste par la Turquie, qui accuse la Grèce de tout faire pour l’enfermer à l’intérieur de ses rivages, et estime que la zone qui la sépare du territoire maritime libyen lui appartient.

La Turquie revendique la zone maritime qui la sépare de la Libye.  [19h30 - RTS]La Turquie revendique la zone maritime qui la sépare de la Libye. [19h30 - RTS]

De plus, la Turquie ne reconnaît pas l’indépendance de l’île de Chypre, dont un tiers est parrainé par elle. Elle conteste donc que les Chypriotes du sud s’octroient une partie de la Méditerranée orientale.

>> Voir aussi: Les hautes mers, zones de non-droit "libres d’être exploitées et polluées"

À la conquête des gisements gaziers

Si ces conflits sont anciens, cela fait une décennie qu’ils ont repris de l’ampleur. En 2009 et 2010, une compagnie pétrolière découvre deux gisements gaziers dans la zone maritime d’Israël. En 2011, un troisième gisement, Aphrodite, est découvert au large de Chypre. En 2015, c’est au tour de l’Egypte de trouver le gisement Zohr, le plus grand jamais découvert en Méditerranée.

Le gisement gazier d'Aphrodite disputé entre Chypre et la Turquie. [Géopolitis - RTS]Le gisement gazier d'Aphrodite disputé entre Chypre et la Turquie. [Géopolitis - RTS]

Face à ces multiples découvertes, les recherches se multiplient en Méditerranée orientale. Trouver un gisement d’hydrocarbures est une bénédiction pour un pays, qui peut assurer son autonomie énergétique et exporter son gaz, gagnant des alliés et des milliards de dollars.

Le 7 décembre 2017, Recep Tayyip Erdogan se rend en Grèce. Cette première visite d’un chef d’Etat turc depuis 65 ans ne calme pas les tensions entre les deux pays, au contraire. Le président turc remet en cause les frontières établies par le traité de Lausanne en 1923, et demande une révision de celles-ci. Refus catégorique de la Grèce.

>> Voir les explications sur les ambitions turques en Méditerranée dans le 19h30 du 14 août:

Document du journal: les ambitions turques en Méditerranée orientale. [RTS]
Document du journal: les ambitions turques en Méditerranée orientale. / 19h30 / 2 min. / le 14 août 2020

Cela n’empêche pas la Turquie d’entamer des forages au large de Chypre. Temporairement suspendus, ils reprennent début août dernier.

>> Lire aussi: La Turquie va reprendre ses forages controversés au large de Chypre

Jeu d’alliances

Devant ce regain de tensions, chaque camp cherche à se renforcer grâce à des alliances. De son côté, la Turquie conclut fin 2019 un accord avec le Gouvernement libyen d'union nationale (GNA) sur la délimitation de leurs espaces maritimes, ce qui lui permet de faire valoir des droits sur de vastes zones en Méditerranée orientale.

La Grèce a naturellement le soutien de l’Union européenne, notamment de la France. Début 2020, elle signe un accord gazier avec Chypre et Israël prévoyant la construction d’un gazoduc qui relierait les trois pays. En août, elle en signe un autre avec l’Egypte pour délimiter leurs frontières maritimes.

>> Lire aussi: La Grèce, Chypre et Israël construisent un gazoduc pour tenir tête à la Turquie

Regain de tensions cet été

Le 10 août dernier, la Turquie envoie un navire de recherche sismique, l'Oruç Reis, accompagné d’une flottille militaire, dans une zone revendiquée par la Grèce. Cette dernière considère cela comme une agression et entame des manœuvres militaires avec le soutien de la France, qui déploie des navires de guerre et des avions de combat dans la région.

>> Lire aussi: Les manœuvres militaires s'intensifient en Méditerranée orientale

 Le 14 août, la Turquie signe un nouvel accord maritime contesté avec le gouvernement de Tripoli, en Libye. Le 22 août, elle annonce avoir trouvé un important gisement de gaz naturel en mer Noire.

>> Lire aussi: La Turquie a trouvé un important gisement de gaz naturel en mer Noire

Fin août, les manœuvres grecques et turques s’intensifient. Ankara annonce la prolongation de la mission de son navire sismique Oruç Reis, ce à quoi l’Union européenne répond par une menace de sanctions.

>> Ecouter l'éclairage de La Matinale du 10 septembre:

Nouvelle escalade de tension entre la France et la Turquie en Méditerranée orientale. [Ministère grec de la défense - Keystone]Ministère grec de la défense - Keystone
Les dirigeants des pays européens de la Méditerranée réunis en Corse pour discuter des crises / La Matinale / 3 min. / le 10 septembre 2020

Joutes verbales entre Erdogan et Macron

Parallèlement aux manœuvres militaires, le conflit est aussi verbal. Les dirigeants turcs et grecs multiplient les discours menaçants. La France se mêle aussi au conflit.

>> Lire aussi: La Turquie accuse la France de se comporter en "caïd" en Méditerranée

Son président Emmanuel Macron exhorte l'Europe à se montrer "unie et ferme" face à la Turquie. Recep Tayyip Erdogan accuse quant à lui la France de se comporter en "caïd" en Méditerranée et assure qu’il ne reculera devant aucune sanction.

>> Ecouter les explications dans l'émission "Tout un Monde" du 10 septembre:

Erdogan ne reculera devant aucune "sanction" en Méditerranée. [Burhan Ozbilici - Keystone/AP]Burhan Ozbilici - Keystone/AP
La Turquie inflexible dans la crise qui l’oppose à la Grèce en Méditerranée orientale / Tout un monde / 5 min. / le 10 septembre 2020

Apaisement à l’approche du sommet européen

Le 12 septembre, la Grèce annonce un "important" programme d'achats d'armes, notamment de 18 avions de combat français Rafale.

Quelques jours plus tard, Erdogan annonce avoir rapatrié l'Oruç Reis pour faciliter le dialogue avec son voisin, sans pour autant renoncer à ses droits dans la zone.

Le 22 septembre, la Turquie et la Grèce annoncent qu'elles vont entamer des "pourparlers exploratoires" sur leurs différends en Méditerranée orientale, renouant le dialogue pour la première fois depuis 2016.

>> Lire aussi: Turquie et Grèce prêtes à des pourparlers sur la querelle en Méditerranée

Mardi 29, le Secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo, en visite en Grèce, affirme que les Etats-Unis soutiennent fortement la reprise du dialogue entre ces deux pays de l’OTAN.

Le 1 et 2 octobre, un sommet européen traitera de ces tensions en Méditerranée orientale, du retour des négociations ou, à défaut, de possibles sanctions contre la Turquie.

>> Ecouter les explications dans la Matinale sur ce sommet:

Un navire italien et un autre turc dans l'est de la Méditerranée. [Turkish Defense Ministry - Keystone/AP]Turkish Defense Ministry - Keystone/AP
Place aux négociations après les tensions en Méditerranée orientale / La Matinale / 1 min. / le 1 octobre 2020

Mouna Hussain

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Tensions au-delà de la Turquie et Grèce

Si la Grèce, la Turquie et Chypre sont actuellement les principaux pays à s’affronter en Méditerranée orientale, les tensions dues aux gisements d’hydrocarbures s’étendent à d’autres pays.

Ainsi, le Liban et Israël, qui sont toujours officiellement en guerre, ne sont pas d’accord sur leurs frontières maritimes, ce qui crée de vives tensions alors qu’un gisement de gaz a été découvert dans la zone disputée. Des négociations entre les deux pays échouent en 2013.

La délimitation des zones maritimes est aussi disputée entre Israël et les territoires palestiniens. L’Egypte et la Libye sont également des acteurs phares dans cette course aux gisements en Méditerranée.