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Et si les médias publiaient davantage de bonnes nouvelles?

Un micro dans un studio de la radio télévision alémanique SRF en 2017. [Gaetan Bally - KEYSTONE]
Un micro dans un studio de la radio télévision alémanique SRF en 2017. [Gaetan Bally - KEYSTONE]
L’un des reproches récurrents faits aux journalistes est de trop mettre l'accent sur les informations négatives. Les médias devraient-ils donner plus de bonnes nouvelles, surtout en pleine crise du coronavirus? Cette série donne la parole à cinq expert.e.s différent.e.s.

Une pandémie mondiale, des millions de malades, des milliers de morts, l'économie en berne. Les derniers mois ont apporté leur flot de nouvelles pesantes. Mais même en temps normal, les informations ne sont pas souvent réjouissantes.

"Les médias biaisent la perception du monde"

Jacques Lecomte, spécialiste de la psychologie positive, affirme dans le titre d'un de ses livres que "le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez". A son sens, la perception du monde est biaisée par les médias, qui ne présenteraient pas suffisamment les avancées positives de nos sociétés.

"Par exemple, en 25 ans, le pourcentage de personnes en extrême pauvreté dans les pays en développement est passé de 47% en 1990 à 14% en 2015. On n'a aussi jamais été aussi proches de la fin de la faim dans le monde."

"Il est bien sûr important de parler de guerre ou de terrorisme", poursuit-il. "Mais il est faux de ne s'intéresser qu'aux trains qui arrivent en retard, il y a aussi ceux qui arrivent en avance. Si on parle de ce qui a fonctionné dans le passé, cela inspire les gens qui voudront reproduire la même chose."

>> Ecouter l'entier des propos de Jacques Lecomte, spécialiste de la psychologie positive:

Jacques Lecomte, spécialiste de la psychologie positive et auteur du livre "Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez." [AFP]AFP
Good News (1/5): le monde va-t-il mieux que vous ne le croyez? / La Matinale / 4 min. / le 3 août 2020

"C'est le rôle des médias de montrer ce qui ne fonctionne pas"

"De tout temps, le rôle des journalistes a toujours été de parler des trains qui n'arrivent pas à l'heure", défend l'expert des médias Philippe Amez-Droz. "On n'est pas là pour embellir la vie des gens. C'est encore le mérite du journalisme que d'avoir un agenda propre et de ne pas exclure de parler d'une famine sous prétexte que cela va vous gâcher votre repas du soir."

Pour cet enseignant à l'Université de Genève, les bonnes nouvelles relèvent plus du divertissement que de l'information. "On sait que stratégiquement, dans les médias, il faut alterner des informations graves et des sujets plus légers", explique Philippe Amez-Droz. Mais "celle et celui qui ne regarde pas la réalité en face, au moins une fois dans la journée, a une attitude d'autruche, infantile et qu'il ne faut pas encourager."

>> Ecouter l'entier des propos de Philippe Amez-Droz, professeur à l'Université de Genève et sociologue des médias:

Good News (2-5): les mauvaises nouvelles sont-elles la base du journalisme?  (vidéo) [RTS]
Good News (2/5): les mauvaises nouvelles sont-elles la base du journalisme? (vidéo) / La Matinale / 5 min. / le 4 août 2020

"Notre cerveau a un penchant pour le négatif"

Pourtant, les mauvaises nouvelles, voire les informations morbides comme les faits divers, attirent statistiquement davantage le public. Une contradiction entre ce que les gens disent vouloir et ce qu'ils consomment concrètement?

Le cerveau humain a ce qu'on appelle un biais de négativité, nous apprend la psychothérapeute Nathalie Rapoport-Hubschman. "Au fil de l'évolution, il a été conditionné à prendre davantage en compte le négatif que le positif. Cela a été utile pour survivre en temps qu'espèce, mais à l'heure actuelle ça crée beaucoup de désagréments."

"Pour prendre une métaphore, le négatif s'accroche à notre cerveau comme du velcro, alors que le positif glisse sur nous comme du téflon", explicite la docteure en médecine. "Le problème, c'est que l'on rumine en boucle les pensées négatives."

Une tendance que l'on peut consciemment corriger, rassure-t-elle. "On peut consciemment redonner de la place au positif. Le cerveau, comme un muscle, se sculpte par la pratique répétée. À force de l'entraîner au quotidien, il s'habitue à plutôt se tourner vers ce qui va bien."

>> Ecouter l'entier des propos de Nathalie Rapoport-Hubschman, docteure en médecine et psychothérapeute:

Good news (3-5): le penchant de notre cerveau pour le négatif (vidéo) [RTS]
Good news (3/5): le penchant de notre cerveau pour le négatif (vidéo) / La Matinale / 5 min. / le 6 août 2020

L'alternative du journalisme de solutions

Partant du constat que les médias se focalisent trop sur le négatif, ce qui crée une défiance du public, une méthodologie alternative est née à la fin des années 90 aux Etats-Unis, raconte Pauline Amiel, autrice du livre "Le journalisme de solutions".

Comme l'indique son nom, ce journalisme se focalise davantage sur la résolution des problèmes. "Ce n'est pas un journalisme de bonnes nouvelles", avertit la chercheuse. "C'est avant tout de l'investigation, une recherche poussée sur les solutions et leur façon de fonctionner, s'il est possible de les reproduire ailleurs dans un autre contexte. Ce n'est pas pareil que les "happy news" qui cherchent surtout à divertir les gens."

Il est ainsi possible de montrer le monde sous ce prisme même dans les temps les plus durs, comme la crise du coronavirus. "Ce n'est pas un sujet évident, mais beaucoup de journalistes se sont tournés pendant cette période vers le journalisme de solutions, pour sortir du marasme ambiant et explorer les initiatives concrètes."

>> Ecouter l'entier des propos de Pauline Amiel, chercheuse et autrice du livre "Le journalisme de solutions":

Pauline Amiel, maître de conférences à l'université d'Aix Marseille, autrice du livre "Journalisme de solutions" [DR]DR
Good news (4/5): l’alternative du journalisme de solutions / La Matinale / 5 min. / le 7 août 2020

L'exemple de la RTS

Mais concrètement, est-ce que les rédactions ont conscience de cette problématique? Le rédacteur en chef de l'actualité radio à la RTS Laurent Caspary explique: "bien sûr l'information peut-être anxiogène" et "une des réponses que nous tentons de mettre en oeuvre passe par la narration en faisant attention aux termes que nous utilisons".  Par exemple, plutôt que de dire "la bourse panique à Wall Street", un autre type de vocabulaire comme "gros recul" peut faire la différence tout au long d'un journal.

Dans le cas de la situation exceptionnelle du coronavirus, "il faut présenter les faits tels qu'on les connaît et tenter de ne pas les surinterpréter. Mais lorsqu'il y a une crise, il ne faut surtout pas la cacher". Avec le Forum des idées, une séquence dédiée au journalisme de solutions, on a aussi cherché à "montrer que l'on pouvait aussi avoir des choses positives dans cette crise, au travers des témoignages des gens".

>> Ecouter le dernier épisode avec Laurent Caspary, rédacteur en chef de l'actualité radio à la RTS:

Laurent Caspary, rédacteur en chef de l'actualité radio à la Radio Télévision Suisse (RTS). [Laurent Gillieron - Keystone]Laurent Gillieron - Keystone
Good News (5/5): l'exemple de la RTS / Le Journal de 7h / 4 min. / le 8 août 2020

Mouna Hussain

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