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La Chine réprime violemment ses minorités musulmanes, au grand dam de la communauté internationale

Selon plusieurs analystes, la région du Xinjiang est devenue une prison à ciel ouvert. [Johannes Eisele - AFP]
Selon plusieurs analystes, la région du Xinjiang est devenue une prison à ciel ouvert. [Johannes Eisele - AFP]
Pékin est accusé d’avoir interné dans des camps plus d'un million et demi de membres des communautés turcophones du Xinjiang, à l’extrême ouest de la Chine. Des preuves de stérilisations forcées ont en outre éclaté au grand jour le mois dernier. Malgré l'indignation occidentale, la probabilité de voir Pékin reculer dans sa politique de répression reste faible.

La vidéo a fait le tour de la toile. Publiée pour la première fois en septembre 2019, elle a refait surface ces derniers jours. On y découvre des prisonniers ouïghours, têtes rasées et yeux bandés, conduits de force dans des trains.

Destination: un des nombreux camps d'internement de la région du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, où plus d'un million et demi de musulmans ouïghours seraient détenus de force selon de nombreux experts et organisations de droits de l'homme.

Confronté à ces images lors de sa venue sur le plateau de BBC, l'ambassadeur chinois au Royaume-Uni peine à dissimuler son embarras.

Liu Xiaoming ne tarde toutefois pas à se ressaisir, remettant en doute la provenance de la vidéo – authentifiée par des agences de renseignement européennes et des experts australiens –, avant de justifier ces méthodes, selon lui conformes aux pratiques liées au transport de prisonniers.

Le diplomate chinois profite de sa venue à la télévision britannique pour disqualifier le rapport d'Adrian Zenz, publié le mois dernier. Cet anthropologue allemand est à l'origine de nombreuses révélations sur les camps.

En analysant des documents officiels, les dépenses du gouvernement chinois au Xinjiang et des images satellites de la région, il a été parmi les premiers à mettre en lumière la politique d'internement de Pékin.

>> Voir le sujet du 19h30 sur les stérilisations forcées des femmes ouïghoures:

Chine: contrôle des naissances et stérilisations forcées dans les camps d'internement des Ouïghours, révélés par l'agence AP [RTS]
Chine: contrôle des naissances et stérilisations forcées dans les camps d'internement des Ouïghours, révélés par l'agence AP / 19h30 / 3 min. / le 22 juillet 2020

Dans sa dernière étude, en juin, Adrian Zenz révèle une campagne de stérilisation massive et un programme poussé de contrôle des naissances des communautés musulmanes au Xinjiang. Ses conclusions se basent sur des témoignages de femmes victimes de cette politique, mais aussi sur d'importantes données chinoises.

>> Lire aussi: Pékin contrôle les naissances des minorités du Xinjiang et surveille la diaspora

Le rapport révèle que 80% des stérilets posés en Chine en 2018 l'ont été au Xinjiang, alors que la province représente moins de 2% de la population chinoise. Liu Xiaoming conteste, arguant que la communauté ouïghoure, qui n'a pas été soumise à la politique de l'enfant unique (abolie par Pékin en 2013), a doublé en 40 ans, pour atteindre environ 11 millions d'habitants aujourd'hui.

Or, toujours selon le même rapport, la croissance de la population ouïghoure aurait baissé de 84% en quatre ans dans les deux principaux cantons du Xinjiang.

Assimilation et rééducation

Cette régulation de la démographie s'inscrit dans une politique d'assimilation et de rééducation des minorités amorcée au tournant des années 50. Le régime communiste chinois, fondé sur les principes du centralisme politique et d'une culture indivisible, a toujours été allergique à l'idée que la communauté ouïghoure, turcophone et majoritairement musulmane, puisse revendiquer son autonomie.

Depuis septante ans, le gouvernement chinois transfère d’importantes communautés de l’ethnie majoritaire han pour tenter de civiliser le Xinjiang

Jean Pierre Cabestan, professeur de science politique à l’Université baptiste de Hong Kong et spécialiste de la Chine. [Société Suisse-Chine]
Jean-Pierre Cabestan, sinologue et professeur à l’Université baptiste de Hong Kong
Dans le même temps, des Ouïghours sont envoyés dans des usines aux quatre coins du pays pour travailler.

Aujourd'hui la dispersion des différentes minorités ethniques chinoises (ouïghour, kirghiz, kazakh et hui) et la dilution de leur culture sont programmées: "les Ouïghours ne représentent plus que 45% de la population du Xinjiang, soit deux fois moins environ que dans les années 50", relève Jean-Pierre Cabestan.

"Eliminer les Ouïghours"

Avec ces révélations de stérilisations forcées, le gouvernement chinois semble avoir franchi un nouveau cap dans sa politique de répression. "L'objectif et d'éliminer les Ouïghours, et de les assimiler à la population han", affirme Sylvie Lasser, journaliste, anthropologue et spécialiste de l'Asie centrale, interrogée dans l'émission Tout un monde.

>>Réécouter l'interview de Sylvie Lasser dans Tout un monde:

Femmes de la communauté ouïghoure à Hotan, dans la province chinoise du Xinjiang. [Elizabeth Dalziel - AP/Keystone]Elizabeth Dalziel - AP/Keystone
Le sort des Ouïghours préoccupe davantage l’Occident / Tout un monde / 7 min. / le 20 juillet 2020

Comme elle, plusieurs experts évoquent aujourd'hui un ethnocide dans le Xinjiang, l'entrave aux naissances constituant l'un des cinq critères de génocide tel que défini par la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide des Nations unies de 1948.

"C'est un génocide sournois, lent et rampant", résume Joanne Smith Finley, experte de la question ouïghoure à l'université de Newcastle au Royaume-Uni, interrogée par l'agence de presse AP.

>>Les explications d'Antoine Védeilhé, correspondant en Chine:

Répressions des Ouïghours: les explications d'Antoine Védeihlé, correspondant en Chine [RTS]
Répressions des Ouïghours: les explications d'Antoine Védeihlé, correspondant en Chine / 19h30 / 2 min. / le 22 juillet 2020

La Chine nie en bloc

Les autorités chinoises, elles, nient en bloc. L'ambassade à Berne évoque des allégations, "fabriquées continuellement par les médias et les politiciens américains, et des attaques arbitraires dans le but de ternir l'image et la réputation du gouvernement chinois."

Quant aux camps d'internement, dévoilés en 2017 par des organisations internationales, Pékin a longtemps nié leur existence. Avant de les présenter en octobre 2018 comme des "camps de formation professionnelle et d'éducation", censés faciliter l'intégration des Ouïghours sur le marché de l'emploi. Le tout sous couvert de lutte contre les trois démons du Parti communiste chinois: "l'extrémisme, le séparatisme et le terrorisme". Le centre d'internement de Dabancheng près d'Urumqi, la capitale du Xinjiang.   [Thomas Peter - Reuters]Le centre d'internement de Dabancheng près d'Urumqi, la capitale du Xinjiang. [Thomas Peter - Reuters]

A cet égard, les émeutes de 2009 à Urumqi, la capitale du Xinjiang (qui avaient fait plus de 150 morts parmi la communauté Han), et l'attentat de la gare de Kunming en 2014, attribué par Pékin à des groupes séparatistes ouïghours, ont marqué un tournant majeur dans la politique de surveillance et de répression des minorités musulmanes.

"Depuis, les autorités chinoises utilisent en permanence l'argument du contre-terrorisme pour légitimer leur politique", relève Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique. "Un argument qui prend fortement aux Etats-Unis et en Europe."

Les Etats-Unis durcissent le ton

Le président américain Donald Trump a toutefois décidé de durcir le ton, en promulguant le 9 juillet dernier une loi infligeant des sanctions économiques contre plusieurs responsables chinois. Parmi eux, Chen Quanguo, considéré comme l'architecte de la politique sécuritaire de Pékin au Xinjiang.

Washington a par ailleurs placé onze entreprises chinoises sur liste noire, soupçonnées d'être impliquées dans le travail forcé des Ouïghours. La Chine a immédiatement promis des représailles, ravivant les tensions entre les deux pays.

>>Lire aussi: Des masques chirurgicaux seraient issus du travail forcé de Ouïghours

Rien de tel du côté de l'Union européenne, qui se contente pour l'heure de condamner les actes. "L'adoption de sanctions à très court terme n'est pour l'instant pas la priorité", observe Antoine Bondaz. "Bruxelles préfère se montrer extrêmement prudente, étant donné les nombreux autres dossiers sur la table, en particulier celui de Hong Kong", précise-t-il.

>>Lire aussi: Pékin dévoile son projet de loi sécuritaire visant à museler l'opposition à Hong Kong

En attendant, les condamnations des organisations de défense des droits de l'homme, comme de nombreux pays occidentaux sont restées sans effet.

Pour le gouvernement chinois, toute critique de l'étranger est perçue comme une ingérence dans sa politique intérieure

Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique [Antoine Bondaz / Twitter]
Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à Paris

Pékin a néanmoins annoncé récemment que les camps de détention avaient rempli leur mission et allaient être progressivement démantelés. "Les dernières informations laissent plutôt accréditer l'idée que ces camps sont maintenus", rectifie Jean-Pierre Cabestan.

Nombreuses condamnations sans effet

Depuis l'année dernière, plusieurs appels ont été lancés pour ouvrir une enquête internationale, afin de traduire en justice les responsables d'éventuelles violations des droits de l'homme au Xinjiang. Or de nombreux obstacles compromettent une telle perspective.

Premièrement, une procédure ne peut être engagée contre les dirigeants d'un Etat souverain sans son accord préalable. La Chine, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, dispose par ailleurs d'un droit de veto.

>>Lire aussi: Appel à une enquête de l'ONU sur la situation des Ouïghours en Chine

Face à cet écueil, l'Assemblée générale de l'ONU peut créer un mécanisme d'enquête, comme elle l'a fait en 2016 pour contourner le veto russe et enquêter sur les crimes commis en Syrie. Cette solution implique toutefois que la majorité des Etats membres s'y déclarent favorables.

Or la Chine, en tant que deuxième puissance économique mondiale, étend depuis plusieurs années sa sphère d'influence dans l'arène de la diplomatie mondiale, à coups d'investissements massifs aux quatre coins du globe. En conséquence, "beaucoup de pays sont devenus réticents à prendre des sanctions contre un pays dont ils sont devenus très dépendants", remarque Jean-Pierre Cabestan. Lors de la dernière session du Conseil des droits de l'homme à Genève, la Chine a obtenu de nombreux soutiens pour faire barrage aux pays occidentaux. [Fabrice Coffrini - Reuters]Lors de la dernière session du Conseil des droits de l'homme à Genève, la Chine a obtenu de nombreux soutiens pour faire barrage aux pays occidentaux. [Fabrice Coffrini - Reuters]

Ces pays sont au contraire nombreux à faire désormais bloc derrière Pékin. Au Conseil des droits de l'homme de l'ONU, le 1er juillet dernier, 46 Etats ont ainsi appuyé l'action de la Chine au Xinjiang. Un véritable pied de nez au Royaume-Uni et aux 27 autres pays (dont la France, l'Allemagne et le Japon), qui interpellaient deux jours plus tôt la haute-commissaire aux droits de l’homme Michelle Bachelet sur la situation des Ouïghours.

Conception alternative des droits de l'homme

Il s'avère qu'une solidarité entres ces pays rangés derrière la Chine s'est progressivement mise en place, pour avoir le droit de réprimer les contestations internes. Car ces pays sont eux-mêmes "confrontés à des violations des droits de l'homme ou à des contestations qu'ils répriment violemment", explique dans Libération Marc Julienne, chercheur au centre Asie de l'Institut français des relations internationales (IFRI).

A l'ONU, un groupe informel, le "Like Minded Group" ("groupe aux vues similaires"), composé de pays dirigés par des régimes autoritaires ou semi-autoritaires (Chine, Russie, Arabie Saoudite, Inde et Pakistan notamment), s'oppose d'ailleurs à la vision défendue par les démocraties libérales, et "promeut une conception alternative des droits de l'homme", note Marc Julienne. "Le premier d'entre eux, c'est le droit au développement", précise-t-il.

Car la Chine "n'a pas d'exigence sur le respect des droits de l'homme quand elle investit dans un pays", complète la sinologue Nadège Rolland, toujours dans Libération le 20 juillet dernier. A l'inverse des pays occidentaux…

"Avantage énorme à la Chine"

"Le fait qu'une partie de la communauté internationale cautionne la politique de la Chine est un avantage énorme pour invalider les critiques occidentales", constate Antoine Bondaz. Raison d'ailleurs pour laquelle le chercheur estime qu'un changement de politique au Xinjiang "reste très peu probable".

Sans compter que l'Europe des vingt-sept avance désunie. Certains pays d'Europe centrale, comme la Hongrie ou la Pologne, défient régulièrement la politique étrangère prônée par Bruxelles. D'autres ont scellé une part de leur destin avec Pékin, à l'instar de l'Italie, qui a rejoint en mars 2019 le projet titanesque des nouvelles routes de la Soie, lancé par la Chine en 2013.

S'il semble donc peu probable qu'une enquête internationale sur la situation au Xinjiang puisse prochainement voir le jour, l'option d'une enquête indépendante, menée en dehors du cadre de l'ONU, reste ouverte. "Une série de pays pourrait le décider de façon unilatérale", confirme Antoine Bondaz. Mais cette solution présente un inconvénient de taille: "l'impossibilité d'accéder au territoire du Xinjiang et aux documents officiels".

Yoan Rithner

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Motion pour geler l'accord de libre-échange entre la Suisse et la Chine

Pour "faire cesser les crimes contre l'humanité dans la région du Xinjiang", Fabian Molina (PS/ZH) a déposé une motion à Berne en décembre dernier, appelant à geler l'accord de libre-échange avec la Chine, signé en 2014. "En signant cet accord, la Chine s'était engagée à respecter le droit international", argumente l'auteur du texte.

Bien que le Conseil fédéral se dise "vivement préoccupé par la situation des droits de l'homme au Xinjiang", il doute de l’efficacité d’une telle mesure et relève par ailleurs que les termes du contrat permettent la résiliation totale de l'accord de libre échange, mais pas sa suspension partielle.

Le Conseil fédéral propose de rejeter cette motion et préfère s'en remettre à la responsabilité des entreprises suisses, pour qu'elles veillent à ne pas importer des marchandises chinoises issues du travail forcé. Le Parlement se prononcera sur cette motion prochainement.