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Moins financer, voire abolir la police, slogans d'une nouvelle gauche américaine

Le mercredi 3 juin, des manifestants rassemblés à Seattle (Etat de Washington) appellent à couper le budget de la police de la ville de 50%. [Lindsey Wasson - Reuters]
Le mercredi 3 juin, des manifestants rassemblés à Seattle (Etat de Washington) appellent à couper le budget de la police de la ville de 50%. [Lindsey Wasson - Reuters]
Depuis la mort de George Floyd suite à une intervention des forces de l'ordre de Minneapolis, des dizaines de milliers de citoyens se sont emparés des rues du pays pour dénoncer les violences policières à l'encontre des Afro-Américains. Derrière l'émotion et la colère, une requête semble prendre de l'importance: moins financer, voire abolir complètement la police.

Présente sur les réseaux sociaux avec le hashtag #defundthepolice (en français, ne plus investir dans la police) ou dans la rue lors de manifestations, l'idée de réduire le budget des départements de police n'est pas nouvelle dans l'histoire américaine, mais elle semble sensiblement avoir gagné en importance au cours des derniers jours.

Les bases de cette théorie sont simples. Les militants demandent, à des degrés divers, que leur ville réadapte ses finances, en diminuant la part réservée à la police, qu'ils estiment trop conséquente, au profit d'autres secteurs, qu'ils jugent plus importants et plus efficaces pour lutter contres les injustices sociales, économiques et raciales.

A New York, la demande a précédé d'un mois la mort de George Floyd et visait plutôt à répondre à la crise économique provoquée par la pandémie de coronavirus. Plus d'une centaine d'associations ont ainsi rédigé à la fin du mois d'avril une lettre adressée au maire de la ville, Bill de Blasio, ainsi qu'à Corey Johnson, président du conseil municipal de New York.

"Il est temps de réduire les investissements dans l'expansion néfaste de la police à New York et placer ces moyens dans le service aux personnes sans-abri, dans le service à la jeunesse, dans les écoles et dans les services de santé mentale. Il est temps de protéger les investissements dans les services sociaux, le filet de sécurité sociale ainsi que dans la justice raciale et économique", peut-on entre autres lire dans le document.

Un premier succès à Los Angeles ?

Dans d'autres villes du pays, des demandes similaires ont été faites par des activistes, en réponse directe à la mort de George Floyd. A Minneapolis, les associations "Black Visions Collective" et "Reclaim the Block" ont rédigé une pétition pour que la ville diminue de 45 millions de dollars son budget réservé à la police et qu'elle utilise cet argent dans le système de santé et dans des programmes de sécurité non-policiers.

A Seattle, dans l'Etat de Washington, des manifestants se sont rassemblés en appelant à couper le budget de la police de la ville de moitié.

A Los Angeles, plusieurs groupes d'intérêts ont réclamé à la ville une réduction du budget de la police d'un dixième. Leur but, profiter de cet argent pour développer les parcs et pour soutenir les services sociaux ou encore les bibliothèques. Devant la pression, au sens figuré comme au sens propre (des militants ont manifesté devant sa maison), le maire de Los Angeles a consenti à une réduction de 100 à 150 millions de dollars. Une petite victoire pour les militants, qui ne semble toutefois pas suffire à tout le monde.

Le rêve d'une Amérique sans police

Car sur les réseaux sociaux et dans les rues du pays, tous les protestataires ne semblent pas d'accord sur les proportions que doit prendre ce désinvestissement dans l'appareil sécuritaire. Une frange plus radicale de la "gauche progressiste" va même jusqu'à épouser l'idée d'une Amérique sans police.

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Cette revendication, que beaucoup estiment utopiste, n'est pas nouvelle aux Etats-Unis. On peut sans doute retrouver son origine dans la période tumultueuse des années 60, avec le mouvement des Black Panthers, qui exigeait "un contrôle communautaire" de la police. Quelques années plus tard, en 1977, le Centre de recherche sur la justice pénale de l'Université de Berkeley, en Californie, publiait "The Iron Fist and the Velvet Glove", un ouvrage qui questionnait de manière frontale la nécessité d'avoir une police.

Les deux décennies suivantes voyaient le sujet être marginalisé, jusqu'au début des années 2000, où il est réapparu dans le milieu universitaire, avec des figures importantes, comme Angela Davis, professeure émérite à l'Université de Californie et notamment connue pour son parcours dans les milieux d'extrême-gauche.

Pour les défenseurs de cette théorie, l'idée principale est celle-ci: en supprimant la police, la société devient plus sécurisée, car on commence enfin à s'intéresser aux causes et non plus aux conséquences de la criminalité.

La professeure Angela Davis, photographiée ici lors d'un meeting le 30 avril 2019, à Washington. [Aaron P. Bernstein - Reuters]La professeure Angela Davis, photographiée ici lors d'un meeting le 30 avril 2019, à Washington. [Aaron P. Bernstein - Reuters]

Pour Alex Vitale, professeur de sociologie au Brooklyn College, auteur d'un livre intitulé "La fin du maintien de l'ordre" (End of policing, en anglais) et ardent défenseur de l'abolition de la police, la diffusion récente de cette pensée à une plus large échelle est due aux échecs des tentatives de réformes.

Interrogé dans le magazine Mother Jones, il explique: "Il y a 5 ans, après plusieurs tueries, on nous a dit de ne pas s'inquiéter, qu'on allait arranger ça, en entraînant les policiers à ne plus avoir de biais ou encore en les équipant de caméras-mobiles. Au final, les choses ne se sont pas améliorées, les gens sont toujours tués et il existe toujours des millions de petites arrestations qui représentent un harcèlement essentiellement dirigé envers les communautés les plus pauvres et les plus marginalisées."

Des demandes loin de faire l'unanimité

Si les grands médias classiques américains semblent avoir accueilli avec une certaine bienveillance dans leurs colonnes les théoriciens de ce changement de modèle, la baisse du financement de la police ou son abolition pure et simple sont loin de faire l'unanimité.

Sans surprise, les critiques les plus acerbes proviennent du camp républicain et de la droite conservatrice en général. Donald Trump s'est par exemple dit au contraire favorable à une augmentation des moyens alloués aux forces de l'ordre.

Les médias conservateurs, comme Fox News, ont eux aussi fortement condamné cette requête, en estimant qu'elle mènerait au chaos et à l'anarchie. Tuck Carlson, animateur de la chaîne de télévision et spécialement connu pour avoir l'oreille du président, s'est dit "terrifié" à l'idée de stopper les investissements dans la police, en jugeant que cela reviendrait à donner les rênes du pays à "des voyous".

Mais le refus d'entrer en matière ne concerne pas uniquement les plus fervents alliés du président américain. Certains démocrates se sont aussi clairement élevés contre cette idée.

Lori Lightfoot est la première femme noire et la première homosexuelle maire de la ville de Chicago. [Joshua Roberts - Reuters]Lori Lightfoot est la première femme noire et la première homosexuelle maire de la ville de Chicago. [Joshua Roberts - Reuters]

La maire de Chicago Lori Lightfoot s'est par exemple montrée très claire vendredi lorsqu'elle a répondu à des questions de la presse: "Ce que j'ai entendu des habitants des quartiers, c'est qu'ils souhaitent davantage de protection policière, pas moins."

Elue démocrate de Floride à la Chambre des représentants, Val Demings s'est quant à elle dite partisane d'une approche duale: "Nous n'avons pas à maintenir la loi et l'ordre sans prendre attention à l'homme qui est à terre. Nous pouvons faire les deux".

Mais la question centrale est sans doute celle de savoir où se positionne Joe Biden, candidat démocrate à la présidence des Etats-Unis, sur cette thématique.

Joe Biden en équilibriste

Il reste actuellement difficile de savoir quelle est l'importance du soutien au mouvement #defundthepolice. Sur les réseaux sociaux et dans une partie des médias, les questions concernant cette thématique sont de plus en plus virales. Mais soutenir ce mouvement peut-il vraiment apporter un gain politique ? C'est toute la question pour Joe Biden en vue de la présidentielle du mois de novembre.

Le candidat démocrate à la présidentielle américaine Joe Biden. [AP/Matt Rourke - Keystone]Le candidat démocrate à la présidentielle américaine Joe Biden. [AP/Matt Rourke - Keystone]

L'ex-vice-président de Barack Obama semble pour l'instant penser que non. Il n'a en effet pas soutenu l'idée de réduire les financements de l'appareil sécuritaire du pays. Tout au plus a-t-il appelé à des réformes et à une meilleure surveillance. Des propos qui ont toutefois suffi a provoqué l'irritation de certains groupes de police, selon des révélations de Politico. Plusieurs associations de la branche se montrent en effet déçues du "manque de soutien" aux forces de l'ordre affiché par le politicien lors de cette crise inédite. Une véritable épine dans le pied pour Joe Biden, qui s'est toujours targué d'avoir d'excellentes relations avec les syndicats de police et les officiers de terrain.

Mais le dilemme va sans doute encore plus loin pour le candidat à la Maison Blanche. Car si lors de la primaire démocrate, la majorité des électeurs ont choisi en sa personne l'option du centre-gauche, il sait sans doute qu'il aura besoin des partisans de Bernie Sanders et d'Elizabeth Warren pour remporter la présidentielle. Or il apparaît limpide de penser que ce sont ces mêmes personnes qui soutiennent le mouvement #defundthepolice.

C'est donc sans doute un jeu d'équilibriste auquel Joe Biden va devoir s'atteler. Car il lui faudra sûrement rassurer le centre-gauche en s'évertuant à clamer sa capacité à assurer l'ordre dans le pays, tout en promettant à des électeurs plus radicaux des réformes dans la police qui dépassent le cadre cosmétique.

En tous les cas, Joe Biden ne pourra sans doute pas se contenter d'agiter le spectre d'un second mandat de Donald Trump pour s'assurer les voix de ses soutiens les plus à gauche, qui veulent pour beaucoup voter par conviction et non par élimination. C'est d'ailleurs le stratagème qu'avait utilisé le candidat il y a quelques semaines avec son électorat afro-américain, en expliquant que "si un Noir votait Trump, il n'était pas Noir". La remarque avait provoqué un véritable tollé auprès de la communauté et Joe Biden avait été contraint de présenter ses excuses.

Tristan Hertig

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