Modifié le 19 avril 2020 à 13:38

Un an après la révolution soudanaise, son icône Alaa Salah raconte son vécu

Alaa Salah interviewée par la RTS.
Interview d’Alaa Salah, un an après la révolution soudanaise Le 12h30 / 1 min. / le 19 avril 2020
Le Soudan fête en avril le premier anniversaire de sa révolution qui a mené à la chute du gouvernement de Omar el-Béchir. La jeune icône Alaa Salah raconte son vécu du soulèvement dans un entretien accordé à la RTS.

Silhouette drapée de blanc, les oreilles parées de soleils dorés, le doigt brandi vers le ciel, surplombant une foule qui la fixe de ses smartphones. Ce 8 avril 2019, une photo d'Alaa Salah scandant un chant révolutionnaire fait le tour du monde.

La Soudanaise, qui avait abandonné ses études d'architecture pour rejoindre le soulèvement populaire, devient une icône.

Trois jours plus tard, le président Omar el-Béchir, en place depuis 30 ans, est renversé par un coup d'Etat militaire. Les manifestations se poursuivent pour obtenir un gouvernement civil, jusqu'à l'obtention d'un accord le 5 juillet pour une période de transition.

C'est le 9 mars passé, jour de son 23ème anniversaire, qu'Alaa Salah a accordé un entretien à la RTS, en marge de sa présence à Genève pour le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). La jeune femme, qui enchaîne les déplacements dans le monde, s'est accoutumée aux interviews.

Alaa Salah, vous vous êtes fait connaître grâce à des chants que vous faisiez répéter à la foule. Que disaient-il ?

La phrase que l’on répétait le plus provenait d’un chant de la révolution de 2013 et disait: "La balle ne tue pas, c’est taire l'injustice qui tue." Quand tu sors dans la rue demander tes droits, même si tu reçois une balle, tu ne meurs pas. Ce qui tue vraiment, c’est de rester muet chez soi, sans demander ses droits et ceux de son pays.

Votre image a fait le tour du monde et vous êtes dès lors devenue une icône de cette révolution. Comment accueillez-vous ce rôle ?

Être une icône me fait ressentir beaucoup de fierté, mais aussi une grande responsabilité, celle de faire entendre la voix du peuple soudanais et de sa révolution à travers le monde. Je pense que lorsque Dieu confie une mission à une personne, c’est qu’elle est capable de la supporter. Je me sens capable d'assumer ce rôle et je vais donc persévérer.

Le 11 février passé, les autorités ont annoncé vouloir livrer Omar el-Béchir à la Cour pénale internationale (CPI). Qu’en pensez-vous ?

En 30 ans, Omar el-Béchir a totalement détruit le Soudan. Lui et son gouvernement ont commis beaucoup de crimes: guerres, violations, intimidations, vols, meurtres, déplacements de populations... Même si son procès a commencé au Soudan, le livrer à la CPI est pour nous une preuve que la justice commence à être appliquée.

>> Lire aussi: Le Soudan va remettre l'ex-président Omar el-Béchir à la CPI

En juillet, un accord entre militaires et civils a été trouvé pour une période de transition de trois ans. Qu’espérez-vous au terme de ce délai ?

Nous voulons nettoyer le pays des déviations du gouvernement passé, pour parvenir dans trois ans au Soudan dont on rêve, sûr et démocratique. Nous voulons réaliser les trois leitmotivs pour lesquels nous nous sommes battus, "liberté, paix et justice".

Le gouvernement précédent avait isolé le Soudan. La révolution a montré combien le peuple soudanais est fort, comment il résiste à la dictature par la non-violence. Le monde a maintenant affaire à un tout nouveau Soudan.

>> Lire aussi: Signature d'un accord entre militaires et chefs de la contestation au Soudan

Vous avez interrompu vos études d’architecture pour vous consacrer à cette révolution. Comment envisagez-vous votre avenir ?

Après ce qu'il s'est passé, on a voulu me pousser vers des études en lien avec les droits humains. Mais je pense être plus utile dans le domaine qui me passionne, l'architecture. Si je ne m’aide pas d’abord, je ne pourrais pas ensuite aider les autres.

Après avoir obtenu mon diplôme, j’aimerais fonder une organisation pour réhabiliter et construire des écoles dans tout le Soudan, puis en Afrique, puis dans le monde. L’éducation est pour moi la première problématique à résoudre. Si c’est le cas, se résoudront d’eux-mêmes d'autres problèmes comme l’ignorance ou l’analphabétisme.

Quel souvenir de cette révolution vous aura le plus marquée ?

Cette révolution était remplie de souvenirs qui resteront ancrés dans nos mémoires, et je suis très honorée d’en avoir fait partie. Mais le jour qui nous a particulièrement marqués, c’était le 6 avril, un moment-clé dans la révolution.

Ce jour-là, toutes les manifestations du pays se sont dirigées ensemble vers le siège du commandement général de l’armée dans la capitale Khartoum. On scandait: "un million moins 1 fait 0", parce que chaque individu faisait la différence.

Les autorités ont essayé de vider les rues avec des gaz lacrymogènes et des balles, mais on ne s'est pas détournés de notre cible. A partir de ce jour-là, pendant deux mois, on s'est rassemblés sur cette place, unis malgré nos différences d'âge, de couleur, de niveau d'études.

A chaque fois qu’on allait manifester, on savait que l'on risquait de ne pas rentrer, de tomber en martyr, de perdre un membre, ou d'être arrêté. Mais cela ne nous a pas empêché de réclamer nos droits, de clamer nos slogans, notre amour pour le Soudan, et de lui donner nos vies.

Et on a donné des vies très chères, parce que la liberté a un prix coûteux. Cet endroit et cette révolution nous ont laissé autant de beaux souvenirs que de souvenirs douloureux.

Texte et traduction: Mouna Hussain

Entretien TV: Tamara Muncanovic

Sujet radio: Cédric Guigon

Publié le 19 avril 2020 à 13:34 - Modifié le 19 avril 2020 à 13:38