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"Le choc démographique", grande peur de l'Occident

Bruno Tertrais est géopolitologue. Il publie "Le Choc Démographique" chez Odile Jacob. [Leemage - afp/drfp]
"Le choc démographique", grande peur de l’Occident: interview de Bruno Tertrais / Tout un monde / 12 min. / le 19 février 2020
La population mondiale vieillit, elle s'urbanise, bouge dans des flux migratoires importants. Avec des conséquences importantes sur les équilibres stratégiques et politiques, en Europe notamment, comme le constate le politologue Bruno Tertrais.

Ces grands changements démographiques pourraient modifier la hiérarchie des grandes puissances: c'est notamment le sujet d'étude de Bruno Tertrais dans son ouvrage "Le Choc Démographique", publié chez Odile Jacob en février 2020.

Directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique, il ne parle pas d'évolution, mais plutôt de choc. Pourquoi? "Il y a une série de points de bascule aujourd'hui qui ne sont pas toujours très connus. En ce moment, pendant notre décennie, les plus de 65 ans sont devenus plus nombreux que les moins de cinq ans, par exemple", explique-t-il au micro de Tout un Monde.

"Depuis une dizaine d'années, les urbains sont devenus plus nombreux que les ruraux. Et il y a un vrai point de bascule cette année, en 2020: l'âge médian des Chinois va dépasser pour la première fois celui des Américains. Donc c'est cette série de points de bascule que j'appelle le 'choc démographique'."

Peur du vieillissement et de l'immigration

Le bandeau de l'ouvrage du géopolitologue français annonce aussi "La grande peur de l'Occident": "C'est la peur du vieillissement et de l'immigration: voilà comment on peut résumer ce qui touche à peu près tous les pays occidentaux. Ce n'est pas seulement une crainte occidentale, mais il y a quelque chose de particulier en Occident, notamment en Europe: le vieillissement accéléré et la crainte de l'immigration… cette peur de se voir 'remplacés'. C'est un thème qu'on entend parfois dans le débat politique français et européen: la peur de se faire remplacer par des populations étrangères. Ce n'est pas totalement nouveau, mais c'est en train de prendre une place totalement inédite dans l'histoire européenne récente. Et c'est une des principales explications de ce qu'on appelle le populisme, c'est aussi pour ça que les mouvements populistes arrivent désormais au pouvoir en Europe et en Occident".

Le chercheur remarque qu'une peur est toujours "quelque peu irrationnelle"; la proportion de gens qui émigrent chaque année reste constante dans le monde: "On est toujours à peu près aux alentours de 3%: ce n'est pas gigantesque en termes de proportion et, surtout, ça n'augmente pas. Maintenant, il y a aussi une réalité: certains mouvements de populations deviennent plus importants. Notamment ceux allant de l'Afrique subsaharienne vers l'Europe. Certains ont parlé l'année dernière notamment de 'ruée vers l'Europe': ça me semble tout à fait excessif. Ceux qui agitent des chiffres de manière imprudente feraient mieux à mon avis de refaire un peu leurs calculs".

"Pas de panique!" souligne Bruno Tertrais: "Je ne pense pas que ce soit un mouvement de nature à déstabiliser profondément les sociétés européennes, mais c'est vrai qu'il y a un mouvement de fond qui s'ajoute bien sûr aux migrants en temps de guerre… comme la grande vague migratoire en provenance de Syrie des dernières années".

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Afrique, Chine, Russie, Etats-Unis, Inde: des équilibres en mutation

L'Afrique est le continent qui croît démographiquement le plus aujourd'hui: "Oui, parce que la transition démographique – c'est-à-dire ce mouvement qui stabilise la population après une décroissance de la mortalité puis de la natalité – n'est pas encore achevée en Afrique: c'est le seul continent au monde où ce n'est pas le cas. C'est pour cette raison qu'une grande partie de la croissance de la population mondiale, dans les décennies qui viennent et jusqu'à la fin du siècle, va être déterminée par l'Afrique. C'est elle qui déterminera si nous serons neuf, dix, onze ou douze milliards. C'est ce que j'appelle la 'dernière frontière démographique'; tous les autres continents ont commencé très rapidement à vieillir".

La migration a notamment été utilisée par la Turquie comme un levier, un outil de puissance: le gouvernement d'Erdogan menace régulièrement l'Europe "d'ouvrir les vannes": "La Libye du colonel Kadhafi le faisait aussi. Donc ça n'est pas tellement nouveau. Ce qui va vraiment modifier les rapports de force, c'est le fait que la Chine soit en voie de rétraction démographique; la Russie c'est encore pire. Quand on regarde les grands rapports de force aujourd'hui – Etats-Unis, Russie, Chine – on voit que dans vingt ou trente ans, deux pays auront vraiment un avantage certain du point de vue démographique, parce qu'ils sont en gros en situation d'équilibre: les Etats-Unis et l'Inde. A l'inverse, deux pays sont dans une situation de fort déséquilibre qui va leur poser énormément de problèmes pour le maintien, notamment, de leur croissance économique: la Chine et la Russie. La démographie n'est pas la clef de tout, mais c'est quand même un facteur déterminant notamment pour l'avenir des économies nationales".

Les économies s'adapteront au vieillissement de la population

Pour l'auteur, l'économie mondiale va s'adapter au vieillissement de la population: "On n'est plus vieux de la même manière aujourd'hui qu'on ne l'était il y a 50 ans. On voit par exemple comment au Japon et en Corée du Sud – qui sont deux pays qui vieillissent extrêmement vite – la robotisation commence à se développer extrêmement rapidement. Donc on s'adaptera. De nos jours on peut encore créer, inventer et faire beaucoup de choses à 70 ans... ce qu'on ne pouvait pas faire il y a 50 ans. Mais un ajustement doit se faire, les économies s'ajusteront, la culture s'ajustera, les transports s'ajusteront. Cela mettra quand même quelques dizaines d'années parce que la population va se stabiliser ensuite".

"De manière générale, les sociétés qui vieillissent sont plutôt des sociétés plus pacifiques. On voit par exemple qu'en Afrique, des pays ont ce qu'on appelle inélégamment des 'surplus de jeunes': ces pays-là ont le plus de chances de connaître des situations de violence politique ou de guerre civile. A l'inverse, des sociétés vieillissantes tendent plutôt à être plus démocratiques et plus pacifiques. Sur le long terme, je suis plutôt optimiste: j'appelle ça la 'paix démographique'. Autrement dit, les évolutions démographiques laissent plutôt entrevoir un monde plus pacifique à l'horizon de la fin du siècle".

"La Terre peut nourrir jusqu'à onze milliards d'hommes sans problèmes"

"Il ne faut pas du tout voir les ressources comme une sorte de récipient dans lequel on se servirait sans compter jusqu'au moment où le récipient est vide", affirme Bruno Tertrais. "Ce n'est pas ça l'économie des ressources. Sur le plan alimentaire, tous les agronomes sont d'accord pour dire que la Terre peut parfaitement – même sans recours aux OGM d'ailleurs – nourrir aujourd'hui jusqu'à onze milliards d'hommes sans aucun problème".

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"Le problème de ressources, ce n'est pas un problème de stocks : c'est un problème de flux, de distribution, d'accès. De l'eau, il y en a pour tout le monde: le problème, c'est qu'elle n'est pas toujours accessible à un coût raisonnable. Notons toutefois que la proportion de la population qui a accès à une eau propre, potable, ne cesse d'augmenter. Evidemment, sur le plan local et régional, il y a d'énormes problèmes, mais qui peuvent être résolus tout simplement en s'attaquant à des questions telles que le gaspillage. Les canalisations d'eau en Afrique, par exemple, fuient: la ressource est gâchée. La ressource existe, c'est un problème de flux, de distribution; ce n'est pas un problème de la quantité de ressources dont dispose la Terre. Et c'est vrai également pour les hydrocarbures, les minerais ou pour d'autres types de ressources", conclut le géopolitologue.

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Interview radio: Eric Guevara-Frey

Adaptation web: Stéphanie Jaquet

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