Modifié le 14 février 2020 à 22:06

En France, le malaise des blouses blanches de l'hôpital public

En France, le milieu hospitalier dénonce via des mobilisations la destruction de l'hôpital public.
En France, le milieu hospitalier dénonce via des mobilisations la destruction de l'hôpital public. 19h30 / 2 min. / le 14 février 2020
Les soignants retournent dans la rue vendredi pour une nouvelle journée nationale de grèves et de manifestations en France. Pour la Saint-Valentin, ils veulent déclarer leur flamme à l'hôpital public qu'ils estiment menacé.

La France a mal à son hôpital public. La colère initiale, née en mars dans les services d'urgence débordés, a gagné en quelques mois l'ensemble de la fonction publique hospitalière. De manifestations à chaînes humaines, en passant par des démissions en cascade, le personnel de tous niveaux se mobilise. Il s'agit de dénoncer les problèmes de personnel de plus en plus criants, les services entiers fermés faute de moyens et plus généralement des conditions de fonctionnement dégradées de l'hôpital public.

Dans une tentative de calmer la grogne, le Premier ministre Edouard Philippe et la ministre de la Santé Agnès Buzyn ont dévoilé le 20 novembre "un plan d'urgence" pour l'hôpital public comprenant des primes pour les personnels, une rallonge budgétaire et une reprise partielle de la dette des établissements afin de "redonner de l'oxygène à la communauté des soignants". Mais ces mesures, sensées apaiser les tensions, ont été accueillies fraîchement par les organisations syndicales et les collectifs de soignants. "Ces annonces sont très loin de répondre aux attentes des personnels", ont-ils réagi dans un communiqué commun dans lequel ils exigent l'ouverture de "véritables négociations" pour "sortir de la crise".

Le nom d'Emmanuel Macron sera soit attaché à la disparition de l'hôpital public, soit à son sauvetage

Agnès Hartemann, médecin chef démissionnaire

"On nous a annoncé des mesures en novembre mais qui sont vraiment insuffisantes pour faire revenir les personnels travailler dans les hôpitaux publics", estimait début février Agnès Hartemann, cheffe de service de diabétologie à La Pitié Salpêtrière à Paris. Le visage grave, elle résume le malaise devant les médias: "Le cauchemar a commencé quand on a commencé à nous dire: 'il va falloir que vous produisiez du séjour, alors que nous, on avait l'habitude de prodiguer des soins".

Un navire qui prend l'eau

Comme elle, plus de 1300 médecins chefs, chefs de service ou encore responsables d'unité, membres du collectif Inter-Hôpitaux, ont démissionné depuis une tribune publiée dans le Journal du Dimanche du 15 décembre. Une bouteille à la mer, doublée de la menace de quitter un navire qui prend l'eau.

C'est désagréable d'être démissionnaire parce qu'il y a toute une équipe qui compte sur le chef de service

Thomas de Broucker, chef de service démissionnaire

"La démission administrative est un premier pas qui me paraît suffisamment volontariste pour provoquer une discussion", justifie Thomas de Broucker, chef du service Neurologie au Centre hospitalier de Saint-Denis. Et d'ajouter: "C'est un acte fort, un acte grave pour chaque acteur, pour chaque médecin qui a été nommé par le ministère. S'il considère qu'il doit démissionner parce que les conditions de fonctionnement de l'organisme dans lequel il a été nommé se sont dégradées, c'est très sérieux".

Pour ce médecin parisien, les propositions du gouvernement ont répondu à un problème conjoncturel alors que les médecins dénoncent un problème structurel. "A l'heure actuelle, on peut avoir l'impression que si le service public faillit, le privé prendra le relais. Or, c'est faux. Le service public est très important car il permet de garantir l'accès au soin et d'offrir une offre de soin uniforme sur l'ensemble du territoire", estime-t-il.

Manque de personnel

Faute de personnel, son service d'urgence neurologique a déjà dû refuser des cas de suspicion d'AVC avec des conséquences qui peuvent être graves pour les patients. Car en plus de salaires modestes, les soignants subissent de plein fouet la désorganisation des hôpitaux et le manque de moyens. "On pourrait imaginer que fonctionnaire, c'est le summum, et pourtant non. Car le summum, c'est aussi le confort au travail, c'est la sécurité, c'est de pouvoir voir venir, c'est-à-dire de ne pas être corvéables à merci, d'arriver à l'hôpital en voulant faire bien son travail et de ne pas être obligé de travailler pour deux. Or, c'est très souvent le cas", regrette le docteur de Broucker.

Ces dernières années, la dette du millier d'hôpitaux publics français n'a cessé d'augmenter. En 2017, elle représentait plus de 30 milliards d'euros, soit 42,8% de leur chiffre d'affaires, selon les chiffres du Ministère des solidarités. Résultat, les établissements doivent rembourser environ 810 millions d'euros par an, souvent au détriment de nouveaux investissements.

Ce problème de gestion est le seul point sur lequel les soignants ont obtenu une inflexion du gouvernement. A défaut de moyens supplémentaires, celui-ci laisse en effet la porte ouverte à la modification de la gouvernance des hôpitaux publics. Les professionnels médicaux espèrent ainsi obtenir davantage d'influence dans leurs établissements. Une façon peut-être aussi de soigner la crise.

Article web: Juliette Galeazzi

Sujet TV: Anne Fournier, à Paris

Publié le 14 février 2020 à 11:15 - Modifié le 14 février 2020 à 22:06