Modifié le 18 décembre 2019 à 11:00

"Erdogan utilise la hantise des réfugiés pour faire chanter l'Europe"

Ahmet Insel a sa propre maison d’édition et un magazine d’analyse politique.
Erdogan dénonce l’attitude des pays européens face aux réfugiés: interview d’Ahmet Insel La Matinale / 9 min. / le 18 décembre 2019
Recep Tayip Erdogan a vertement critiqué lundi le manque d'aide européenne au début du premier Forum mondial des réfugiés. Interrogé dans La Matinale, le politologue Ahmet Insel juge que le président turc utilise la peur des réfugiés "comme une arme de chantage."

La Turquie accueille à elle seule 4 millions de réfugiés, dont 3 millions et demi de Syriens. Ce chiffre impressionnant est le résultat d'un accord signé en 2016 entre l'Union européenne et Recep Tayip Erdogan, qui prévoit une aide de 3,3 milliards d'euros en contrepartie de l'accueil de ces millions de réfugiés.

>> Lire : A Genève, Erdogan cible le manque d'aide européenne pour les réfugiés

Or le président turc a estimé lundi lors du Forum mondial sur les réfugiés que cette aide n'était pas suffisante. "Il n'a pas tout à fait tort, puisqu'au vu du nombre de réfugiés que son pays accueille, la part de financement débloquée par l'Union européenne est relativement faible. La Turquie a dépensé quatre à cinq fois plus que ce qu'elle a reçu de l'Europe", a expliqué dans La Matinale Ahmet Insel, politologue et auteur de "La nouvelle Turquie d'Erdogan".

Une aide qui se fait attendre

Lundi, l'homme fort d'Ankara a également critiqué l'Europe pour n'avoir débloqué que 2 des 3,3 milliards d'euros promis. "Le problème, c'est que c'est une aide sur projet, et les décisions d'affectation des ressources par l'Union européenne n'aboutissent pas toujours, car sur place, les organismes de mise en oeuvre ne sont pas forcément habitués au fonctionnement bureaucratique de l'UE", précise Ahmet Insel.

Ahmet Insel a sa propre maison d’édition et un magazine d’analyse politique.

Une bonne répartition des réfugiés en Europe ne poserait aucun problème

Ahmet Insel, politologue et auteur de "La nouvelle Turquie d'Erdogan"

Afin d'obtenir plus de fonds, Recep Tayip Erdogan menace d'ouvrir ses frontières et de laisser passer les réfugiés vers l'Europe si l'UE ne revoit pas son effort financier. "Il peut laisser passer les réfugiés, mais il faudrait encore qu'ils acceptent de prendre le risque de partir clandestinement vers la Grèce ou la Bulgarie, continue le politologue. Toutefois, Erdogan a bien compris que les Européens ont une hantise des réfugiés et il utilise cette peur comme une arme de chantage."

Mieux répartir le choc migratoire

Pour résister aux pressions de la Turquie, Ahmet Insel estime que l'Europe doit changer sa politique d'accueil des réfugiés et se montrer plus permissive. "Il faudrait que les pays européens acceptent qu'on ne peut pas demander à un seul pays d'absorber la totalité du choc migratoire. Une bonne répartition des réfugiés ne poserait aucun problème et couperait l'herbe sous le pied d'Erdogan."

Interview radio: Agathe Birden

Adaptation web: Antoine Schaub

Publié le 18 décembre 2019 à 10:34 - Modifié le 18 décembre 2019 à 11:00

Une intervention controversée en Syrie

A Genève, Recep Tayip Erdogan a expliqué que le manque d'aide financière de l'Europe l'a forcé à intervenir en Syrie pour créer une zone de paix qui permettrait un retour des réfugiés.

Mais selon le politologue Ahmet Insel, l'intervention de la Turquie au nord de la Syrie trouve ses sources dans une toute autre motivation: "L'objectif principal d'Erdogan est d'empêcher les organisations kurdes syriennes d'ancrer leur autonomie régionale. Après, il peut toujours trouver des justifications annexes comme le retour des réfugiés, mais c'est vraiment la peur de la formation d'une entité politique kurde au nord de la Syrie qui l'a poussé à intervenir."

>> Ecouter un extrait du discours de Recep Tayip Erdogan au Forum mondial sur les réfugiés