Modifié le 09 décembre 2019 à 12:53

"Il faut se réveiller si l'on veut sauver l'humour et la satire", dit Chappatte

Le caricaturiste Patrick Chappatte.
Chappatte: "il faut se réveiller si l'on veut sauver l'humour et la satire" Médialogues / 21 min. / le 07 décembre 2019
Le dessinateur Chappatte sort son dernier recueil de dessins de presse publiés dans le New York Times, qui a renoncé en juin dernier à ce mode d'expression. Il dénonce samedi dans Médialogues "le moralisme ambiant".

La collaboration entre le dessinateur genevois et le grand quotidien américain a pris fin dans un fracas mondial lorsque le New York Times a décidé de renoncer purement et simplement aux dessins de presse.

Avec son titre évocateur, le recueil "This is the end" (C'est la fin) signe la fin d'une époque. Interviewé dans l'émission Médialogues, Patrick Chappatte évoque cette année 2019 comme "une année charnière" pour lui, marquée par la fin de cette collaboration qui remontait à 1995. "L'idée est de tourner la page simplement", souligne-t-il en précisant tout de même que "c'est un titre à plusieurs entrées" alors qu'on voit un dessin sur lequel figure Donald Trump en couverture.

La couverture du recueil de dessins de Chappatte "This is the end". La couverture du recueil de dessins de Chappatte "This is the end". [Globe Cartoon]

Car le président américain traverse tout l'ouvrage. "A travers ce personnage, c'est possiblement la fin de cette période des années Trump mais on n'en prend pas forcément le chemin", remarque le caricaturiste. "Et s'il est réélu, c'est un petit peu la fin du monde ou la fin de la démocratie comme à gauche aux Etats-Unis on en est persuadé."

Il faut être vigilants parce que la démocratie, les valeurs qu'on connaît, ne sont pas forcément éternelles.

Patrick Chappatte

La préface de "This is the end" est signée Joseph Stiglitz. Le prix Nobel d'économie écrit en substance que les dessins de Chappatte étaient l'un des derniers remèdes à l'angoisse des Américains après l'élection de Donald Trump.

Le dessinateur n'a cessé de répéter ces derniers mois, du reste, que l'humain a besoin d'humour, de satire. "Sinon, on est foutus, on est des morts-vivants", dit-il. L'abandon du dessin de presse par le New York Times amène "à prendre garde, à être vigilants, parce qu'on sait que la démocratie, les valeurs qu'on connaît, ne sont pas forcément inscrites dans le marbre, pas forcément éternelles."

La presse va mal et le dessin de presse suit le même chemin. Il a toujours été menacé par le pouvoir.

Patrick Chappatte

La satire politique et le dessin de presse en particulier, rappelle le Genevois, sont nés avec la liberté de la presse, avec la démocratie. Mais aujourd'hui, "on sait que la presse va mal et le dessin de presse suit le même chemin (...) Il a toujours été menacé par le pouvoir. Or, à notre grande surprise, le pouvoir, l'abus de pouvoir, l'autoritarisme, se répandent - même dans des démocraties, des pays qu'on croyait à l'abri".

Chappatte rappelle aussi la menace "des extrémistes, des excités, des fanatiques", qu'on a vu culminer avec Charlie Hebdo, "qui était la forme la plus extrême de censure, le meurtre".

Renoncer à la satire par crainte des problèmes

Mais cette année, c'est surtout l'affaiblissement économique de la presse qui est mis en évidence par la décision du quotidien américain. "Il ne donne pas aux éditeurs, aux rédacteurs en chef le goût du courage, parce qu'on n'a pas envie de perdre des lecteurs", remarque le caricaturiste. "Et à cela s'ajoute maintenant ce qui s'est passé avec le New York Times: cette prudence qui dit qu'on va peut-être renoncer à la satire parce qu'elle peut nous amener des problèmes."

La question qu'on doit se poser aujourd'hui est: est-ce que la liberté peut exister sans la satire?

Patrick Chappatte

Cela pose une question sur notre société aujourd'hui, souligne Chappatte. "Il faut qu'on soit vigilants parce que la satire, le dessin de presse, ne peuvent pas exister sans la liberté. La question qu'on doit se poser aujourd'hui, c'est: est-ce que la liberté peut exister sans la satire?"

Le dessinateur se montre particulièrement inquiet du rôle toujours accru des réseaux sociaux, "qui sont aujourd'hui des multiplicateurs de haine ou de colère et qui ont joué un rôle absolument primordial dans l'affaire du New York Times comme dans d'autres".

Les "tempêtes moralisatrices" des réseaux sociaux

Ces tempêtes sont en grande partie orchestrées, rappelle-t-il. "C'est le grand travers des réseaux sociaux, ils sont capables de soulever ce que j'appelle ces tempêtes moralisatrices qui s'abattent sur les médias traditionnels. Et les médias traditionnels ne sont pas du tout équipés pour gérer ce genre de choses, ils paniquent, ils perdent les pédales. C'est hélas ce que le New York Times a fait en s'excusant, en s'excusant encore, et finalement en renonçant. Donc je mets en garde sur ce moralisme ambiant qui est alimenté, décuplé par les réseaux sociaux."

>> Voir aussi l'interview de Patrick Chappatte dans le 12h45 de dimanche:

Le dessinateur de presse Patrick Chappatte croque l'actualité dans le monde
12h45 - Publié le 08 décembre 2019

Propos recueillis par Antoine Droux/oang

Publié le 07 décembre 2019 à 12:04 - Modifié le 09 décembre 2019 à 12:53