Modifié le 09 décembre 2019 à 12:07

Éthiopie, un prix Nobel de la paix dans une poudrière

Geopolitis
Éthiopie, le Nobel et après ? Geopolitis / 26 min. / le 08 décembre 2019
Artisan de la réconciliation avec l’Érythrée, le Premier ministre Abiy Ahmed est récompensé sans doute aussi pour ses efforts en faveur de la démocratie et des libertés en Éthiopie, au risque d'exacerber les violences communautaires.

Certains de ses fidèles partisans le surnomment "le Messie". "Ses supporters le voient comme celui qui va sauver l'Éthiopie, la remettre à sa juste place dans le monde", résume dans Géopolitis Paulos Asfaha, assistant d'enseignement et de recherche à l'Université de Genève. A défaut d'être le Messie, Abiy Ahmed incarne en tout cas les profondes mutations du pays le plus peuplé du continent après le Nigeria. Il recevra le prix Nobel de la paix à Oslo le 10 décembre prochain, récompensé pour son "initiative décisive pour résoudre le conflit frontalier avec l'Érythrée".

Au-delà de cet accord de paix historique avec l'ennemi érythréen, Abiy Ahmed a engagé son pays dans des réformes tous azimuts, économiques et politiques. A peine arrivé au pouvoir en avril 2018, il a fait libérer des centaines de prisonniers politiques, il a permis le retour d'exil d'opposants et a ouvert un espace de liberté pour la presse et l'opinion. Mais la démocratisation d'un pays de 110 millions d'habitants est un chemin pavé d'embûches.

Haute tension

Héritière d'une civilisation plusieurs fois millénaire, l'Éthiopie est une mosaïque complexe de peuples, de langues, de cultures, de religions, qui sont autant de lignes de fractures. Fin octobre encore, des émeutes meurtrières ont éclaté dans la capitale et dans la ville d'Adama, en région Oromo, qui ont obligé le gouvernement à déployer l'armée.

Le Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR) dénombre près de 3 millions de déplacés internes, en raison des violences récurrentes entre les communautés; le Premier ministre lui-même avait été la cible d'un attentat à la grenade, quelques semaines après son entrée en fonction. En juin dernier, le général Mekonnen, chef des armées, a été assassiné dans ce qui apparaît être une tentative de coup d'État qui a échoué.

Principaux groupes ethniques en Éthiopie.
Principaux groupes ethniques en Éthiopie. [Géopolitis - RTS]

Un développement fulgurant

L'économie éthiopienne affiche des taux de croissance de l'ordre de 10% chaque année depuis plus de 10 ans. Depuis les années 2000, un vent de libéralisation métamorphose un système économique pendant longtemps sous le contrôle de l'État. Avec l'aide de capitaux chinois, indiens, turcs ou arabes, des immenses parcs industriels ont été créés. Ils emploient des dizaines de milliers d'ouvrières, payées un franc par jour pour fabriquer des jeans et des T-shirts "Made in Ethiopia". Une enquête du magazine "Temps Présent" sur le site d'Hawassa a identifié les marques H&M, Tommy Hilfiger, Calvin Klein et Levi's comme clients de ces usines .

Croissance du PIB éthiopien (en dollars).
Croissance du PIB éthiopien (en dollars). [Géopolitis - RTS]

Cette formidable expansion ne saurait pourtant faire oublier que l'Éthiopie demeure un pays rural, parmi les plus pauvres du monde, qui reste encore très largement dépendant de l'aide internationale. "Créer de la croissance, ce n'est pas exactement la même chose que créer du développement et encore moins créer du développement social", précise Didier Péclard, directeur du Master en Études africaines de l'Université de Genève. "Environ 80% des Éthiopiens vivent en zone rurale. C'est l'un des pays les plus ruraux en Afrique subsaharienne. Il y a des immenses inégalités de revenus et des inégalités sociales. Et une croissance accélérée, on le sait, est génératrice d'encore plus d'inégalités sociales." Ce fossé qui se creuse entre les plus riches et les plus pauvres du pays, c'est l'envers du miracle économique éthiopien.

Mélanie Ohayon, Marcel Mione

Publié le 07 décembre 2019 à 08:00 - Modifié le 09 décembre 2019 à 12:07

Ambitions géopolitiques

"L'Éthiopie joue un rôle de pivot géostratégique, notamment pour les États-Unis, dans cette région, en tout cas depuis l'arrivée au pouvoir de l'EPRDF (la coalition du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien) en 1991", rappelle Didier Péclard. "L'Éthiopie a été soutenue très largement pour ça. On la voit comme une puissance stabilisatrice, par rapport notamment à la Somalie, au Soudan et à l'Égypte." On ne s’étonnera donc pas que le Premier ministre, à peine honoré du prix Nobel de la paix, ait passé à la France une commande d’armements à hauteur de 4 ou 5 milliards d’euros.

L'Éthiopie se rêve en "véritable hégémone au niveau régional", poursuit le spécialiste des politiques de développement. Il évoque notamment cet enjeu majeur de la gestion des eaux du Nil. Voilà presque 10 ans que l'Éthiopie s’est lancée dans un projet de barrage titanesque sur le Nil Bleu. Une fois achevé, le Grand barrage de la Renaissance sera le plus puissant du continent. L’Éthiopie deviendra le premier producteur d’électricité d’Afrique.

Ce grand barrage si capital pour le développement - un Éthiopien sur deux n’a pas encore accès à l’électricité - est aussi la source d’un conflit avec le Soudan et surtout avec l’Égypte. En aval du chantier, le Nil traverse ces deux pays qui craignent que le barrage réduise le débit du fleuve sur leurs territoires. Vital pour l’Égypte, qui dépend à 90% du Nil pour son approvisionnement en eau. Cela fait neuf ans que les négociations sont dans l’impasse. Avec la médiation de Washington, les trois parties ont convenu d’un ultime délai en janvier 2020 pour trouver un accord.