Modifié le 03 décembre 2019 à 10:23

"Le gouvernement maltais était complice dans le meurtre de ma mère"

Malte: le Premier ministre Joseph Muscat démissionne en réponse à la colère de la population après le meurtre d'une journaliste
Malte: le Premier ministre Joseph Muscat démissionne en réponse à la colère de la population après le meurtre d'une journaliste 19h30 / 2 min. / le 02 décembre 2019
Aujourd'hui en exil, Andrew Caruana Galizia, l'un des fils de la journaliste maltaise tuée en 2017, appelle à un changement politique sur l'île. Ce serait la meilleure récompense pour son travail, estime-t-il.

L'actualité s'accélère à Malte depuis la mise en examen samedi 30 novembre de l'homme d'affaires Yorgen Fenech, proche du gouvernement, pour complicité de meurtre dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat de Daphne Caruana Galizia. La journaliste d'investigation -connue pour ses enquêtes sur des scandales de corruption et des affaires d'argent ou de trafic d'influence- avait été tuée le 16 octobre 2017 dans l'explosion d'une bombe placée sous sa voiture.

Dans le sillage des révélations de Yorgen Fenech, le chef du cabinet du Premier ministre, Keith Schembri, et le ministre du Tourisme, Konrad Mizzi, tous deux soupçonnés de possible corruption, ont remis leur démission mardi 26 novembre.

Quête de justice

S'ils ont tous plaidé non coupable, les doutes qui pèsent à leur égard ont rattrapé le Premier ministre, Joseph Muscat, qui a annoncé sa démission dimanche 1er décembre. Dans une déclaration, rapportée par l'AFP, le Premier ministre a précisé qu'il avait agi dans l'intérêt de l'enquête chaque jour depuis le meurtre. Il a ajouté que certaines des décisions qu'il avait prises étaient bonnes "alors que d'autres auraient pu être mieux prises".

"Nous savions dès le début qu'il n'y aurait pas de justice complète sans changement politique à Malte", indique Andrew Caruana Galizia à la RTS. Concerné au premier chef, l'ex-diplomate suit donc de très près les dernières révélations qui confirment chaque jour un peu plus que "la figure la plus puissante du gouvernement maltais était mêlée à la mort [de sa mère] et l'a couverte".

"Le gouvernement maltais était complice d'une façon ou de l'autre et nous dépendons de lui pour notre sécurité. Il est impossible de savoir à qui faire confiance", observe le trentenaire qui travaille désormais pour une organisation internationale à Genève.

Tentatives d'intimidation

"Les gens sur lesquels elle enquêtait ont tout essayé pour l'empêcher d'écrire. Ils ont gelé ses comptes bancaires, ils ont porté plainte contre elle. Elle avait plus de 40 motifs de plainte contre elle quand elle a été tuée et nous sommes toujours en train d'y répondre", détaille Andrew Caruana Galizia.

La journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia. La journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia. [Jon Borg - AP Photo - Keystone] Inspection fiscale, maison brûlée à deux reprises, chien empoisonné, la journaliste n'a pas été épargnée. "On a traversé beaucoup de choses mais rien ne l'a arrêtée. La seule chose qui l'a vraiment affectée c'est quand les gens s'en prenaient à mes frères et à moi", commente-t-il.

Diplomate en Inde, Andrew Caruana Galizia en a lui-même fait les frais: il a été rappelé à Malte sans raison ni préavis. Mais il ne s'appesantit pas sur cet épisode, préférant réclamer la justice pour sa mère et appeler au changement pour son pays.

Système corrompu

Le Premier ministre - qui pourrait être lui-même impliqué - a promis qu'il demanderait à son parti de commencer le processus d'élection pour choisir son successeur le 12 janvier 2020. Cela suffira-t-il à modifier la politique maltaise?

"Ce n'est pas mon problème de savoir comment ils organisent le changement, mais tous ceux qui ont des liens avec le chef du cabinet du Premier ministre, tous ceux qui ont des liens avec la corruption devraient être levés de leur fonction", répond Andrew Caruana Galizia.

La mission s'annonce cependant délicate tant Malte est un pays divisé. "Il y a déjà eu une période de violence politique dans les années 1970-1980, mais il n'y a jamais eu d'effort pour que la vérité émerge, il n'y a jamais eu de commission de vérité ou de réconciliation nationale comme en Afrique du Sud", rappelle-t-il.

Deuil impossible

"A l'époque, nous avons voté le départ du gouvernement corrompu et décidé d'avancer en tant que pays, sans regarder en arrière. Ma mère écrivait là-dessus tout le temps. Elle disait que s'il n'y avait pas de justice, si la vérité n'était pas établie, ce qui s'était passé se passerait à nouveau", précise l'ex-diplomate. L'histoire s'est répétée et Daphne Caruana Galizia, 53 ans, en a été la victime.

Vingt-cinq mois après le jour fatal, l'enquête autour de cette mort se poursuit grâce à un collectif de journalistes d'investigation. Sa famille aussi reste mobilisée. Ils étaient par exemple plusieurs à participer à la manifestation antigouvernementale organisée dimanche 1er décembre à La Valette. Quant à ses trois fils, confrontés à un impossible deuil, ils ont repris le flambeau de la lutte contre la corruption dont les racines profondes gangrènent le pays.

Article web: Juliette Galeazzi

Propos recueillis par Laurent Burkhalter

Publié le 02 décembre 2019 à 20:47 - Modifié le 03 décembre 2019 à 10:23