Publié le 02 décembre 2019 à 08:58

Intimidations et messages haineux, la crise bolivienne déborde à Genève

"Traître", "ordure", "complice de narcotrafic", est-il notamment placardé sur la porte de l'immeuble d'Olmer Torrejon.
La haine anti-Evo Morales secoue la communauté bolivienne de Suisse Tout un monde / 5 min. / le 02 décembre 2019
La crise politique qui fait rage suite au départ du président Evo Morales a libéré une haine qui secoue la communauté bolivienne de Suisse. A Genève, un membre du corps diplomatique bolivien a été visé par des messages virulents.

Il y a trois jours, Olmer Torrejon était encore employé de la mission bolivienne auprès de l'ONU. Le 5 novembre, après une séance importante devant le Conseil des droits de l'homme, il a eu une mauvaise surprise en rentrant chez lui. La porte de son immeuble était placardée d'affiches haineuses. En cause: son soutien au président Evo Morales, accusé de fraude électorale.

Un des messages placardés sur la porte d'Olmer Torrejon. Un des messages placardés sur la porte d'Olmer Torrejon. [Olmer Torrejon]

"Je me sens sous pression, terrorisé. Depuis le 12 novembre, l'Etat a déployé des mesures de contraintes policières, militaires et judiciaires indescriptibles. C'est une force totalement disproportionnée et indiscriminée", dénonce Olmer Torrejon au micro de la RTS.

Pour avoir soutenu Evo Morales, Olmer Torrejon a vu sa porte couverte de messages haineux.

Je me sens sous pression, terrorisé

Olmer Torrejon

Le président Evo Morales a démissionné le 10 novembre, sous la pression d'un mouvement de protestation civile l'accusant de fraude lors de l'élection présidentielle d'octobre. Il avait été proclamé vainqueur dès le premier tour, mais l'opposition avait refusé de reconnaître le résultat du scrutin et une enquête avait relevé de graves irrégularités. Il s'est depuis exilé au Mexique.

Craintes de représailles

Une violente crise politique fait rage en Bolivie. Partisans et opposants au président d'origine indigène se sont affrontés, faisant de nombreuses victimes. Cette haine semble avoir débordé à Genève et Olmer Torrejon n'est pas le seul à se dire victime de persécution. D'autres personnes ont en effet indiqué à la RTS avoir reçu une lettre d'intimidation. Elles ont souhaité rester anonymes par peur de représailles. Le 20 octobre, la situation a même dégénéré dans le bureau de vote de Genève et la police a dû intervenir.

>> La police intervient dans un bureau de vote à Genève:

La police intervient dans un bureau de vote à Genève pour l'élection présidentielle en Bolivie
L'actu en vidéo - Publié le 01 décembre 2019

En Bolivie, l'ONU s'est dite préoccupée par les possibles représailles contre des anciens proches d'Evo Morales. Des wiphala, drapeau du peuple indigène, ont été brûlés dans des manifestations et les anciens responsables politiques ont été poursuivis.

"Ça a été si rapide et si efficace que c'est forcément organisé. Pour faire ce qui a été fait, il fallait être très fort et très bien organisé, d'un point de vue institutionnel, matériel, mais aussi psychologique", assure Olmer Torrejon dans l'émission Tout un monde.

Evo Morales s'est exilé au Mexique et dénonce un coup d'Etat. Evo Morales s'est exilé au Mexique et dénonce un coup d'Etat. [Marco Ugarte - Keystone]

Premier président indigène

Evo Morales a été le premier président de Bolivie à se déclarer ouvertement indigène. Pendant ses quatorze ans au pouvoir, il a défendu avec virulence les droits des peuples natifs et notamment les Aymaras, dont il est issu. Une femme d'origine indigène, en Suisse depuis plus de vingt ans, se souvient encore avec émotion de la vie avant l'arrivée d'Evo Morales.

"C'était surtout à l'école, dans la façon dont les professeurs s'adressaient à nous. Ils nous séparaient par rangs. Ceux qui avaient un prénom plus ou moins européen ou espagnol étaient tout devant. Ceux qui étaient considérés comme clairement Indiens étaient derrière", confie-t-elle à la RTS.

"Ils nous ont divisés"

La lecture est totalement autre chez les opposants du président: c'est ce dernier qui, au contraire, en insistant sur ses origines, a augmenté les divisions.

"Pour nous, son départ permet d'arrêter le racisme et la discrimination entre nous. On nous a toujours partagés, ils nous ont divisés", condamne Teresina Rojas, qui a travaillé pour Evo Morales.

Le gouvernement de transition a pour tâche de convoquer de nouvelles élections. Mais avec l'armée dans les rues et une telle fracture au sein de la société, les conditions sont-elles réunies pour rétablir la stabilité?

Du côté des soutiens d'Evo Morales, le doute prévaut. "J'ai personnellement très peur parce que si le dialogue ici à Genève est difficile, je me dis qu'en Bolivie c'est carrément impossible", déclare une partisane de l'ancien président bolivien. 

Anouk Henry/gma

Publié le 02 décembre 2019 à 08:58

"On commence à sentir la liberté"

Contrairement à ce qu'il assure, la démission d'Evo Morales n'est pas un coup d'Etat, clament certains de ses opposants. C'est le peuple, exaspéré par l'autoritarisme, qui l'a fait tomber, explique Marilin Bruno de Sartorio, une politologue qui vit a Genève depuis quinze ans. Elle estime que les soupçons de fraude ont mis le feu aux poudres.

"Ça a été une dictature. Il a concentré les trois pouvoirs. Pour moi il n'y a pas eu de coup d'Etat. Un coup d'Etat, on le fait avec les armes. On a respecté les règles de la Constitution", explique-t-elle.

Mariel Vernaza, de son côté, travaillait dans un média en Bolivie il y a encore un an. Elle dit sentir déjà le souffle de la démocratie. "On commence à sentir la liberté. C'est déjà très différent", assure-t-elle.