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Pourquoi les Kurdes de Syrie ont presque tout perdu?

Geopolitis [RTS]
Les Kurdes trahis / Geopolitis / 26 min. / le 17 novembre 2019
Les combattants kurdes du nord de la Syrie paient le prix fort d'un rééquilibrage des rapports de force dans un pays en guerre depuis 2011. Malgré leur engagement dans les combats contre le groupe Etat islamique, ils doivent renoncer à leur rêve d'autonomie.

Le retrait des forces américaines et l’offensive de l’armée turque au nord de la Syrie ont redessiné les fronts. Les premières victimes de ce rééquilibrage sont les Kurdes syriens. Lâchés par Donald Trump, leurs unités combattantes n’ont eu d’autre choix que de se placer sous la protection de leur ennemi d’hier: le régime syrien de Bachar al-Assad et son allié russe. Ariane Bonzon, journaliste spécialiste de la Turquie et invitée de Géopolitis, décrypte ce retournement de situation.

Les plans d’Erdogan

Le retrait des forces américaines stationnées au nord de la Syrie a été le feu vert donné à la Turquie pour engager une offensive préparée de longue date. "A partir du moment où il y avait une entité kurde autonome au nord de la Syrie, la Turquie avait très peur qu'elle fasse contagion du côté turc. (...) Il lui fallait repousser loin de sa frontière les Kurdes autonomistes syriens", explique Ariane Bonzon. Mais l'offensive turque ne suit pas seulement un objectif militaire.

Il ne faut jamais oublier le défi de la politique intérieure, particulièrement avec Erdogan.

Ariane Bonzon: "Pour la Turquie, les Kurdes syriens sont une menace sécuritaire et idéologique" [RTS]
Ariane Bonzon, journaliste

Le président turc Recep Tayyip Erdogan compte aussi remobiliser son électorat sur la question des réfugiés. Ils sont près de 4 millions en Turquie et c’est au nord de la Syrie, dans cette zone tampon débarrassée de la présence kurde, qu’il envisage d’en relocaliser une partie. "Il ne faut jamais oublier le défi de la politique intérieure, particulièrement avec Erdogan", insiste Ariane Bonzon.

Sa perte de popularité et la victoire de l'opposition lors des municipales de mars s'est faite aussi sur le problème des réfugiés, explique cette spécialiste qui revient de Turquie: "80% au moins de la population turque ne veut plus des réfugiés."

Les fantassins de la Turquie

Pour mener son offensive en Syrie, l’armée turque s’est appuyée sur des groupes armés paramilitaires, accusés aujourd’hui de graves exactions contre les civils. Des documents et des vidéos sur les réseaux sociaux attestent de la brutalité de ces milices supplétives. Avec l'accord de Vladimir Poutine, selon Ariane Bonzon, Recep Erdogan a voulu "recycler" des rebelles mais aussi des djihadistes qui se sont battus contre le régime de Bachar al-Assad, dont beaucoup sont d'anciens membres du Front Al-Nosra et même du groupe Etat islamique (EI). "On a pu voir un certain nombre d'exactions qui avaient été perpétrées par cette armée, explique la journaliste, et elle inquiète."

Autre inquiétude pour les puissances occidentales, la possible résurgence du groupe EI dans la région, malgré l’élimination de son chef, Abu Bakr al-Baghdadi, dans une opération menée dans la nuit du 27 octobre par un commando américain. Il se cachait tout au nord de la Syrie, à quelques kilomètres de la frontière turque. C'est un "camouflet" pour la Turquie, estime Ariane Bonzon, car "les Américains - qui sont quand même alliés de la Turquie au sein de l'OTAN - n'ont pas lancé leur opération à partir de la base d'Incirlik, qui est la base américaine en Turquie, mais ils sont partis d'Irak. Alors que c'était beaucoup plus compliqué et beaucoup plus long".

Ce que les Kurdes syriens n'ont pas perdu

Les combats dans le nord de la Syrie ont mis sur les routes plus de 300'000 personnes, en majorité des Kurdes. Le nouveau rapport de force compromet leur espoir d'établir un territoire autonome kurde, le Rojava, dans cette région.

Mais pour Ariane Bonzon, malgré la guerre et les défaites, même si le drapeau du régime syrien a remplacé les étendards des YPG (milices syriennes à majorité kurde), les Kurdes de Syrie n'ont pas tout perdu car ils ont remporté la guerre de l’opinion. "Ils ont encore une très bonne image, ils se sont battus contre Daech (...) et dans ce Proche-Orient qui est si compliqué, où la condition des femmes n'est pas si extraordinaire, où il y a beaucoup de résurgences religieuses fondamentalistes, ils se présentent comme un mouvement laïc et égalitaire pour les femmes et les hommes."

Marcel Mione, Elsa Anghinolfi, Antoine Pignarre

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