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"Non, la Chine n'a pas une volonté d'hégémonie sur le monde"

Geopolitis [RTS]
Qui a peur de la Chine ? / Geopolitis / 26 min. / le 24 novembre 2019
Les nouvelles routes de la soie, projet colossal de Pékin qui relie l'Europe, l'Afrique, l'Asie à la Chine, questionne les ambitions stratégiques du régime. Comment analyser cet expansionnisme? Rencontre avec Jean-Jacques de Dardel, ambassadeur suisse en Chine de 2014 à 2019.

"Beaucoup de choses font peur quand on ne les connaît pas", assène d'emblée Jean-Jacques de Dardel dans l'émission Géopolitis. Le diplomate suisse connaît bien cette Chine qui depuis plusieurs décennies s'impose en modèle de croissance inégalée aux yeux du monde. Il a bien sûr pu observer l'essor de son Produit intérieur but (PIB), exponentiel depuis les années 2000. En quinze ans, il a été multiplié par 10.

Usine du monde, la République populaire est aussi le premier exportateur mondial, devant les Etats-Unis et l'Allemagne. Depuis 2013, Pékin accélère encore la cadence. L'initiative "Une ceinture, une route", ces nouvelles routes de la soie, a des airs de véritable plan Marshall. Voies ferrées, routes, oléoducs poussent le long de villes chinoises et à travers les steppes d'Asie centrale. Les investissements chinois affluent dans les ports, au sein d'entreprises africaines et européennes. Le président Xi Jinping a déjà consacré à son plan plus de 400 milliards de dollars en 5 ans.

Les nouvelles routes de la soie chinoises [Géopolitis - RTS]Les nouvelles routes de la soie chinoises [Géopolitis - RTS]

Inquiétudes occidentales

Pour museler les ambitions chinoises, Donald Trump a engagé un véritable bras de fer commercial. En France, Emmanuel Macron rappelle régulièrement ses craintes d'une "nouvelle hégémonie". Des craintes que le diplomate suisse ne partage pas: "Non pas du tout. Cette volonté d'hégémonie sur le monde est consubstantielle de notre pensée occidentale", dit-il. "Ce qui est plus proprement chinois, c'est une volonté autocentrée de s'approprier les ressources nécessaires à sa propre société, sa survie, son développement." L'ex-ambassadeur préfère évoquer une "Interessenpolitik": "Citez-moi un Etat, un pays qui ne pratique pas une politique centrée sur ses intérêts nationaux! Les effets ne sont pas pour autant une hégémonie voulue et imposée au reste."

La Chine reprend une place naturelle.

Jean-Jacques de Dardel

Plusieurs acquisitions chinoises en Europe ont fait grand bruit. Comme le leader allemand en robotique Kuka ou le géant suisse de l'agro-chimie Syngenta, cédé pour 43 milliards de francs. La Chine a aussi investi dans les ports du Havre et du Pirée, dans les aéroports de Toulouse, de Francfort et de Londres Heathrow. Pékin prête des milliards à l'Ethiopie et au Kenya pour financer leurs infrastructures, a choisi Djibouti pour y établir sa première base militaire à l'étranger. Et ce n'est qu'un bref aperçu.

"Les Occidentaux ont fait la même chose je crois", tempère Jean-Jacques de Dardel. "La Suisse est l'un des principaux investisseurs à travers le monde. Le phénomène colonial et impérialiste est parti d'Europe. Nous la connaissons tellement bien cette volonté de projeter une puissance à l'extérieur que nous nous en méfions d'autant plus", poursuit-il. L'ex-ambassadeur estime que la Chine "reprend une place naturelle": "Quand on est le plus grand pays du monde en termes démographiques, quand on a été à une certaine époque la civilisation phare dans l'histoire de l'humanité, évidemment qu'on a tendance à reprendre sa place dès qu'on le peut."

Modèle d'autoritarisme

Le 1er octobre dernier, le Parti communiste chinois a pu se féliciter d'une longévité record au pouvoir, 70 ans depuis la création de la République populaire. Des décennies donc d'un pays sous contrôle qui se distingue régulièrement par ses systèmes de surveillance numérique toujours plus élaborés. La Chine compterait pas moins de 200 millions de caméras, soit une pour 7 habitants. Certaines villes ont même opté pour des caméras intelligentes qui permettent d'identifier des délinquants recherchés, mais aussi de simples piétons qui traversent au rouge.

L'artiste chinois et opposant au régime Ai Weiwei dépeint la Chine comme le modèle le plus abouti du totalitarisme. "La Chine a baigné dans l'autoritarisme depuis toujours, il n'y a rien de neuf à cela", commente Jean-Jacques de Dardel. "Le contrôle social dont vous parlez, pensez-vous qu'il n'existait pas auparavant? Les méthodes ont changé, elles se sont améliorées. Mais le peuple chinois, la réalité chinoise est très différente de la nôtre. La démocratie n'est pas une aspiration de tous comme chez nous." Sauf à Hong Kong bien sûr, qui est traversé depuis des mois par un mouvement de contestation de grande ampleur.

>> Revoir, Géopolitis: Hong Kong défie Pékin

Les démocraties occidentales attirent en tout cas les Chinois pour leurs vacances. Ils voyagent d'ailleurs toujours plus - 150 millions en moyenne chaque année. "Mais ils n'ont pas du tout tendance à ramener chez eux notre modèle", souligne le diplomate. "Ils se comparent souvent très avantageusement à ce qu'ils voient. Ils apprécient nos produits, les beautés de nos architectures, de nos paysages, mais ils ne rentrent pas nostalgiques de leurs vacances."

>> Voir l'entretien en intégralité

Mélanie Ohayon

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