Modifié jeudi à 13:45

"L'offensive a été plus rapide que prévu, la Turquie y était préparée"

Ahmet Insel.
Ahmet Insel, politologue et auteur de "La nouvelle Turquie d’Erdogan: du rêve démocratique à la dérive autoritaire" La Matinale / 8 min. / jeudi à 07:19
La Turquie a lancé mercredi son offensive contre les forces kurdes du nord-est de la Syrie, alliées des Occidentaux dans la lutte antidjihadiste. Le politologue Ahmet Insel était l'invité de La Matinale pour analyser les enjeux de cette attaque.

Les yeux de la communauté internationale sont braqués sur l'assaut turc en Syrie, baptisé "Source de paix" et qui a déjà fait 15 morts, dont huit civils, selon un premier bilan. Cette opération est menée par les forces armées turques et l'Armée nationale syrienne (ANS) qui a mobilisé 18'000 combattants.

Plus que l'attaque en soi, c'est le timing de cette offensive qui surprend les experts, à l'instar d'Ahmet Insel. "On s'attendait à un tel passage à l'acte de la Turquie en Syrie, mais on imaginait qu'il se ferait plus tard, après le retrait des forces américaines. Là, l'attaque a été plus rapide, ce qui signifie que la Turquie y était préparée depuis quelques mois", analyse le spécialiste de la Turquie et auteur de "La nouvelle Turquie d'Erdogan: du rêve démocratique à la dérive autoritaire" dans La Matinale de la RTS.

>> Lire aussi: L'armée turque est entrée dans le nord-est syrien, annonce Ankara

Créer une zone sécurisée

En attaquant les Kurdes de la région, le président turc Recep Tayyip Erdogan entend sécuriser le périmètre. "Il veut empêcher la création de zones kurdes autoproclamées au nord de la Syrie. Son but est de créer une zone dite de sécurité sur 400 kilomètres le long de la frontière, et profonde de 30 kilomètres à partir du point d'intervention", explique Ahmet Insel. Ce territoire sécurisé doit permettre la réinstallation des réfugiés syriens en Turquie, estimés entre un et deux millions.

Les réfugiés syriens sont en effet devenus un problème de politique intérieure pour Recep Tayyip Erdogan. "Depuis un an en Turquie, il y a un mécontentement de la base électorale d'Erdogan sur la présence de ces réfugiés. Selon les analystes du parti au pouvoir, il s'agit d'une des raisons des défaites électorales du printemps dernier dans plusieurs grandes villes. C'était une sanction des électeurs pour la politique d'accueil des réfugiés", estime le politologue.

Instabilité géopolitique

Cette manoeuvre militaire vise avant tout à chasser de la région les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), milice considérée par Ankara comme une organisation "terroriste", pour leurs liens avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Alliées aux Occidentaux, "les forces kurdes étaient les plus efficaces dans la lutte contre le groupe Etat islamique (EI) en Syrie", juge Ahmet Insel, qui craint que les YPG n'abandonnent la lutte contre les dernières poches de Daesh pour se redéployer contre l'attaque de l'armée turque.

Les forces kurdes pourraient également décider de ne plus assumer la responsabilité des dizaines de milliers de combattants de l'EI internés et de leurs familles. Une charge qui reviendrait de facto à la Turquie, Recep Tayyip Erdogan ayant proposé au président américain Donald Trump de s'en occuper, au grand dam de l'opinion public turc. "La population craint beaucoup le transfert de ce problème en Turquie, d'autant plus qu'il y a beaucoup de cellules dormantes de l'EI dans le pays", analyse Ahmet Insel.

Sanctions internationales?

Une réunion en urgence et à huis clos du Conseil de sécurité de l'ONU sur l'opération militaire de la Turquie doit se tenir jeudi. "La grande inconnue est de savoir l'attitude que vont avoir les Russes et les Chinois d'un côté, et les Etats-Unis de l'autre. Donald Trump a un comportement vacillant, alors nous ne savons pas s'ils vont accepter la proposition européenne. Mais si les Chinois et les Russes s'abstiennent, le Conseil de sécurité pourrait décider de sanctions contre la Turquie", conclut l'expert Ahmet Insel.

La Ligue arabe a également convoqué une réunion d'urgence samedi à la suite d'une demande de l'Egypte.

>> Ecouter aussi l'émission Tout Un Monde sur les conséquences de l'offensive turque et le rôle de Moscou:

Recep Tayyip Erdogan a rencontré Vladimir Poutine pour évoquer Idleb, en Syrie, le 27 août 2019.
Maxim Shipenkov - Pool Photo via AP/ Keystone
Tout un monde - Publié jeudi à 08:12

Pour justifier cette offensive, la Turquie se prévaut de l'article 51 de la charte des Nations unies qui prévoit "qu'aucune disposition de la charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un membre des Nations unies est l'objet d'une agression armée, jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales.

Propos recueillis par Valérie Hauert

Adaptation web: Jérémie Favre

Publié jeudi à 10:26 - Modifié jeudi à 13:45

Deux importants combattants de l'EI sous contrôle américain

Deux importants djihadistes du groupe Etat islamique (EI), connus sous le nom des "Beatles" et détenus par les forces kurdes en Syrie, ont été placés sous le contrôle de l'armée américaine en raison de l'offensive turque, a annoncé le président américain Donald Trump dans un tweet. Le milliardaire explique ce placement dans l'hypothèse où la Turquie perdrait le contrôle des prisonniers djihadistes détenus par les Kurdes en Syrie.

Les deux djihadistes, selon le Washington Post et CNN, sont Alexanda Amon Kotey et El Shafee el-Sheikh, qui faisaient partie d'un quatuor surnommé par leurs otages "les Beatles" en raison de leur accent anglais. Leur unité avait enlevé des journalistes étrangers, torturé et décapité certains captifs, parmi lesquels le journaliste américain James Foley, tué en 2014.