Grand Format

Berlin, ce qu'il reste du Mur

Introduction

Trente ans après la chute du Mur, son ombre plane encore sur l'Allemagne. Mais que s'est-il passé entre la folle nuit du 9 novembre 1989 et aujourd'hui? La RTS plonge dans ses archives et prend des chemins de traverse pour explorer ce que la première économie européenne a fait de son héritage communiste.

Chapitre 01

La nuit où tout a changé

Il est 19 heures le 9 novembre 1989 quand Günter Schabowski lâche cette phrase qui va faire l'effet d'une bombe.

Pour autant que je sache, cela entre en vigueur sans délai, immédiatement

Günter Schabowski

Membre du bureau politique du comité central du Parti communiste de RDA, chargé de l'information, cet homme vient d'annoncer face à des dizaines de journalistes stupéfaits l'ouverture du Mur de Berlin. Il semble même le faire par inadvertance, au terme d'une conférence de presse et en réponse à des questions sur les nouvelles conditions de sortie du territoire pour les citoyens est-allemands.

Accident de l'Histoire, fruit d'une méprise ou geste calculé d'une dictature est-allemande en bout de course (lire chapitre suivant)? Le débat fait encore rage, trente ans après les faits. Jusqu'à son décès, en 2015, le principal intéressé n'a lui jamais vraiment répondu à la question.

Un séisme

A la Chambre des députés allemands, encore installée dans la capitale "provisoire" de Bonn, les élus ont compris dès 20 heures l'ampleur du séisme. Ils interrompent leur séance et se mettent à entonner spontanément l'hymne national. Du jamais vu. L'ancien chancelier Willy Brandt, père de l'Ostpolitik, le rapprochement avec le bloc de l'Est, a les larmes aux yeux.

A 22h40, le présentateur vedette du journal du soir de la télévision publique ouest-allemande, Hanns Joachim Friedrichs, décrète en titre: "Berlin-Est ouvre le Mur". Le maire de Berlin-Ouest Walter Momper lui fait bientôt écho en parlant d'une journée "historique".

Ville en liesse

Dans cette nuit de folie, les Berlinois de l'Est comme de l'Ouest escaladent le Mur devant la Porte de Brandebourg, symbole de la division de la ville. Certains sortent les premiers marteaux pour s'attaquer à l'enceinte de béton de 160 km.

>> Le Téléjournal du 10 novembre 1989:

Le monde réagit à la chute du Mur de Berlin.
Télé journal - Publié le 10 novembre 1989

Partout les mêmes scènes de liesse qui feront le tour du monde, les retrouvailles est-ouest en larmes d'un peuple séparé depuis la fin de la guerre, les embrassades. Une exclamation revient sur toutes les lèvres: "C'est complètement dingue!"

>> Témoignage: "J'étais à Berlin en 1989"

Vignette témoignage Stéphane Bussard pour RTSinfo
L'actu en vidéo - Publié le 04 novembre 2019

>> Revivre cette journée historique minute par minute: Berlin, 9 novembre 1989, le jour où le Mur est tombé

Chapitre 02

De l'euphorie à la désillusion

Pour les habitants de l'Est, coincés derrière le rideau de fer depuis 1961, l'ouverture du Mur arrive comme une bouffée d'air frais. Dès les premiers jours, ils se précipitent par milliers vers l'Ouest, attirés par la promesse de liberté et de modernité qu'il véhicule.

>> Retour sur la construction du Mur:

Construction du mur de Berlin en 1961.
Keystone
Monumental - Publié le 03 novembre 2019

Certains ont dû apprendre les leçons du capitalisme pur et dur

David Thieme, directeur du Département musique à l'Université de Leipzig

Le 9 novembre 1989, cela fait d'ailleurs plusieurs semaines qu'ils sont des milliers à manifester chaque semaine pour protester contre le régime aux cris de "Nous sommes le peuple!" ou "Nous voulons sortir!".

>> Écoutez les témoins de l'époque rencontrés à Leipzig par l'émission Tout un monde:

Des milliers de manifestants protestent à Leipzig pour des élections libres le 11 novembre 1989
Heinz Ducklau - AP Photo/Keystone
Tout un monde - Publié le 09 octobre 2019

Mais passée l'ivresse des débuts, les Allemands de l'Est quittent aussi leurs régions minées par le chômage, victimes de la difficile transition d'une économie planifiée à une économie de marché.

Entre 1991 et 1994, la grande majorité des entreprises d'Etat de l'ex-RDA sont privatisées et restructurées sous la houlette de la Treuhand. Cet organe mis en place pour assurer la réunification du pays est aujourd'hui accusé d'avoir lésé l'Est.

Argument électoral

Le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne, l'AfD, a d'ailleurs fait des ratés de la Réunification un argument électoral à l'approche du 30e anniversaire de la chute du Mur. Ces derniers mois, l'AfD a même remporté plusieurs succès dans d'ex-Länder de l'Est en s'engageant à corriger les manquements du passé.

Mais si ceux qui sont restés à l'Est sont déçus, de nombreux "Ossies" partis à l'Ouest font le choix de revenir dans leur région d'origine. Certains veulent se rapprocher de leur famille ou saisir l'opportunité de s'installer dans des régions moins chères, où l'économie s'améliore progressivement.

A la rencontre des "revenants"

Confrontés au vieillissement de leurs populations, les anciens Länder de l'Est ne lésinent d'ailleurs pas sur les moyens pour faciliter le retour des anciens exilés, aujourd'hui appelés "les revenants".

 

>> Le reportage du 19h30 à Uhyst, en Saxe:

30 ans après la chute du mur, de plus en plus d'Allemands retournent vers les régions de l'Est
19h30 - Publié le 04 novembre 2019
 

Chapitre 03

A l'Est, des femmes libérées

Dans les années 1950, l'émancipation des femmes s'inscrivait au coeur du projet communiste, pour des raisons idéologiques, mais aussi par nécessité. La RDA devait pouvoir compter sur toutes les forces disponibles.

Tanja Brandes, journaliste allemande.

Pendant longtemps, on a préféré dire qu'on s'inspirait du modèle scandinave ou français plutôt que de la RDA

Tanja Brandes, journaliste

A la chute du Mur, plus de 90% des femmes de l'Est travaillaient et conciliaient vie professionnelle et vie privée, sans embarras, grâce aux structures de garde mises en place par l'Etat. A l'Ouest, en revanche, le modèle de la femme au foyer dominait.

Toujours perceptible trente ans plus tard, cette différence se traduit aujourd'hui par un nombre d'enfants de moins de 3 ans placés en crèche supérieur à l'Est (52%) qu'à l'Ouest (28%), selon des chiffres cités par Courrier international.

La lutte pour les acquis

Mais si le modèle de la femme active s'est imposé en Allemagne depuis 1989, c'est en partie parce que certaines se sont battues pour défendre les acquis de l'Est. La chancelière Angela Merkel en est l'exemple le plus illustre, mais elle n'est pas la seule. La RTS est partie à la rencontre de deux Allemandes de l'Est. Avec elles, nous avons retracé leur combat pour la cause féminine.

 

>> Le sujet du 19h30:

En Allemagne de l'est, comme dans les autres pays communistes, les femmes accédaient plus facilement au monde du travail
19h30 - Publié le 05 novembre 2019

Chapitre 04

Une (ré)unification difficile

A la fin de l'année 2019, le programme global de subventions de l'Etat allemand pour la reconstruction économique de l'Est va s'arrêter. Signe que la réunification est désormais achevée?

"Aujourd'hui, les Länder de l'Est sont toujours en bas de l'échelle mais ils présentent de fortes similarités avec les régions d'Allemagne de l'Ouest qui sont les plus faibles économiquement, la Sarre par exemple", relève l'économiste Kristina van Deuverden, interrogée par la RTS.

Il faudrait maintenant intervenir avec une politique globale sur les différences entre les zones urbaines et les zones rurales

Kristina van Deuverden, économiste au DIW Berlin

Les disparités du passé n'ont pas pour autant totalement disparu. Près de 85% du PIB allemand provient de l'Ouest alors que 11% est réalisé sur le territoire de l'ex-RDA, par ailleurs davantage frappé par le chômage.

Un tissu économique fragile

Le tissu économique reste en réalité très fragile dans les nouveaux Länder car les entreprises ouest-allemandes ne sont pas du tout venues s'installer en masse dans l'ex-Allemagne de l'Est. Elles se sont le plus souvent contentées de délocaliser certaines activités à faible valeur ajoutée.

>> Explications dans l'émission Tout un monde:

La chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 va permettre la réunification de l'Allemagne.
Gerard Malie - AFP
Tout un monde - Publié le 04 novembre 2019

 

>> Voir l'émission Géopolitis: "Allemagne, le mur fantôme"

L'ex-ambassadeur suisse à Berlin Tim Guldimann va même jusqu'à considérer que les Allemands de l'Est ont été dépossédés de leur propre révolution.

Geopolitis
Geopolitis - Publié le 03 novembre 2019

>> Lire aussi: "Les Allemands de l'Est se sentent pillés de leur propre histoire"

Chapitre 05

Le Mur, argument touristique

A Berlin, les traces du Mur ont fondu comme neige au soleil ces dernières années. Et pour cause, tous les terrains situés le long de la ligne de démarcation ont été vendus à des investisseurs, y compris Checkpoint Charlie, ce point de passage entre Ouest et Est au coeur de la capitale allemande, considéré comme LE symbole de la Guerre froide.

Pourtant, tout est faux dans ce lieu visité par 4,5 millions de touristes chaque année. "Cet endroit ressemble plus à un bazar qu'à un lieu d'importance historique", regrette Carl-Wolfgang Holzapfel.

Ce lieu est en fait un Disneyland de la mémoire

Tim Renner, ex-ministre de la Culture à Berlin

Le 13 août 1989, cet activiste est entré dans la légende de Checkpoint Charlie en s'allongeant sur la ligne de démarcation du poste-frontière. A l'époque, il protestait contre le Mur, aujourd'hui il s'insurge contre la commercialisation et l'oubli.

Devoir de mémoire

"Il ne peut pas y avoir deux poids, deux mesures en Allemagne. D'un côté, on dit très justement qu'il faut sans cesse continuer notre travail de mémoire sur la période de la Seconde Guerre mondiale, mais en ce qui concerne la RDA, la deuxième dictature allemande, on fait tout pour l’effacer et pour tirer un trait sur cette période", s'énerve-t-il.

Aujourd'hui, Berlin essaie de corriger le tir. Un musée de la Guerre froide doit être construit. Quant au combat pour récupérer Checkpoint Charlie, il a commencé. "C'est quand même le lieu où a failli éclater la troisième Guerre mondiale", explique Tim Renner, ancien ministre de la Culture à Berlin et porte-parole du collectif "Runde der 12". "Nous souhaitons que ce lieu soit préservé et que l'histoire y retrouve ses droits".

 

>> Le reportage à Berlin, du 19h30:

En Allemagne, le Check Point Charlie est un lieu touristique emblématique, mais critiqué par de nombreux berlinois.
19h30 - Publié le 06 novembre 2019
 

Crédits

  • Grand format web: Juliette Galeazzi

  • Correspondantes en Allemagne: Anne Mailliet (TV) et Blandine Milcent (radio)

  • RTSinfo - novembre 2019