Modifié le 12 octobre 2019 à 10:45

"Google, Facebook ou Alibaba imposent progressivement leur loi"

Geopolitis
Internet, nouvelles guerres Geopolitis / 25 min. / le 13 octobre 2019
Internet et les nouvelles technologies sont devenus un champ de bataille où les États les plus puissants, mais aussi les géants du numérique, s'affrontent.

"Celui qui deviendra le leader dans le domaine de l'intelligence artificielle sera le maître du monde." Les mots du président russe Vladimir Poutine, en 2017, sont à la hauteur du bouleversement qui s'annonce. Les nouvelles technologies et les flux d'informations qui transitent par internet sont devenus l'objet d'une concurrence acharnée entre les États et peut-être la clé de leur hégémonie sur la scène internationale.

"Les États-Unis ont fondé pour partie leur puissance grâce à leur supériorité technologique", relève Charles Thibout, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) de Paris, dans l'émission Géopolitis. "Et que font les Chinois aujourd'hui? Ils essaient de reproduire le même schéma. Ils essaient de devenir la première puissance technologique." Et la Chine mobilise des moyens très importants: le Pentagone estime qu'elle investirait jusqu'à 70 milliards de dollars de fonds publics par an dans la recherche sur l'intelligence artificielle, selon Charles Thibout. C'est bien plus que les Etats-Unis et les pays européens.

Nouveaux acteurs

Mais les États ne sont pas seuls à se mesurer sur ce nouveau champ de bataille. "A l'époque des guerres conventionnelles, les États s'affrontaient", poursuit Charles Thibout, "aujourd'hui, vous avez des acteurs non-étatiques comme les GAFAM américains (pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), les BATX chinois (pour Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), des pirates ou des hackers qui font effraction dans les relations internationales. Ils arrivent petit à petit à imposer leur loi. Pas partout, pas tout le temps, mais dans certains secteurs. Et à ce moment-là, ils font concurrence aux États."

Charles Thibout: "Le numérique entame la souveraineté des Etats"

La souveraineté des États est entamée.

Charles Thibout, chercheur associé IRIS - Paris

Le développement fulgurant d'internet et des nouvelles technologies devient un défi majeur pour les États. "La souveraineté des États est entamée, souligne Charles Thibout, dans la mesure où ils n'ont plus la capacité d'imposer leur pouvoir de contrôle, de domination sur leur internet national". Car certains acteurs ont acquis une force de frappe et une puissance économique considérables. La valeur boursière de Microsoft ou d'Apple, par exemple, pèse plus de 1000 milliards de dollars.

Mais certains pays commencent à se dresser contre l'influence croissante de ces nouveaux acteurs. Aux États-Unis, plusieurs enquêtes sont en cours, notamment sur Google ou Facebook. "C'est sans doute une volonté de marquer un point d'arrêt à cette expansion qui semble sans limite des GAFAM, en leur expliquant que l'État existe, qu'il y a des règles et qu'ils doivent s'y plier", estime le chercheur qui souligne que ces procédures ne sont pas surprenantes de la part des États-Unis. Au début du 20e siècle, la justice américaine n'avait pas hésité à démanteler la Standard Oil, la compagnie pétrolière fondée notamment par John D. Rockefeller, qu'elle avait jugée être en situation de monopole.

Vers une régulation internationale?

Plusieurs initiatives internationales ont vu le jour pour tenter de réguler le monde numérique. Début septembre, la Swiss digital initiative a été lancée à Genève avec l'objectif de mettre en place des règles éthiques pour les acteurs d'internet. La France a aussi réuni près de 70 États autour de l'Appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace. Mais l'impact de ces tentatives resterait limité, selon Charles Thibout: "Où sont les États-Unis? Où est la Russie? Où est la Chine? Ils n'ont jamais accepté une régulation. En tout cas, ils ne se sont jamais mis d'accord là-dessus parce que chacun de ces pays a quelque chose à perdre."

Elsa Anghinolfi

Publié le 12 octobre 2019 à 10:03 - Modifié le 12 octobre 2019 à 10:45

Les câbles, maillons faibles du système

Près de 95% des communications mondiales transitent par des câbles sous-marins. Il y en a plus de 400 qui relient les différents pays du monde. Dans ce vaste réseau, le territoire américain occupe encore une place essentielle. Mais la Chine investit aussi massivement dans de nouvelles infrastructures. "Vous avez notamment un câble qui est en train d'être posé dans la région arctique, explique Charles Thibout, pour pouvoir contourner l'emprise américaine et pour connecter la Chine avec l'Europe et le nord de la Russie."

Ces câbles sont l'un des maillons faibles du système et leur contrôle est un enjeu stratégique. Par exemple, lors de l'annexion de la Crimée en 2014, la Russie a commencé par couper les câbles qui reliaient la province ukrainienne au reste du monde. "Dans ces câbles sous-marins, vous avez toute l'infrastructure financière et économique du monde, souligne Charles Thibout. (...) S'ils sont coupés, les transmissions sont coupées et les ordres qui sont donnés aux bourses dans le monde peuvent être interrompus."