Publié le 11 octobre 2019 à 20:37

Un couple de migrants africains choqué par son expulsion de Suisse

Chaque année, la Suisse refoule des migrants vers d'autres pays européens. Témoignage d'un couple réfugié en Italie.
Chaque année, la Suisse refoule des migrants vers d'autres pays européens. Témoignage d'un couple réfugié en Italie. 19h30 / 3 min. / le 11 octobre 2019
Un an après leur retour en Italie, Joelson M'bah et Tatiana Logbo ne comprennent toujours pas la violence avec laquelle ils ont été traités par la police en Suisse au moment de leur renvoi. La RTS a recueilli leur témoignage.

"Je n'aurais jamais pensé cela de la Suisse, vous savez ici c'est l'Europe, les droits de l'Homme (...) J'ai été surpris de ce qu'ils nous ont fait", confie Joelson M'bah. Originaire du Cameroun anglophone, ce requérant d'asile a traversé l'Afrique avec sa compagne, Tatiana Logbo, rencontrée en Côte-d'Ivoire.

Tous deux ont survécu à l'enfer des geôles libyennes avant de finalement débarquer en Italie en juin 2017. "J'étais enceinte et on me violait. Celui qui vient nous surveiller, s'il a envie de coucher avec toi, il te brutalise et, si tu ne veux pas, il te tape et te menace avec son arme", raconte Tatiana.

Une fois la Méditerranée traversée, le couple séjourne trois semaines dans un centre de la Croix-Rouge à Turin, avant de passer en Suisse. La jeune femme est hospitalisée à Berne et c'est là, à l'Inselspital, que naît leur fille, Leora.

Règlement de Dublin

Un jour, Joelson est emmené aux services de l'immigration. "Ils m'ont dit: 'nous allons utiliser Dublin'. J'ai dit: 'c'est quoi Dublin?'. Ils ont expliqué et j'ai remercié pour tout ce que la Suisse faisait pour sauver ma femme et ma fille. J'ai dit que l'Italie, c'est très bien et j'ai signé le document où j'accepte de retourner", assure-t-il.

Le règlement de Dublin, signé en 2013 entre les pays membres de l'Union européenne, ainsi que la Suisse, l'Islande, la Norvège et le Liechtenstein, délégue la responsabilité de l'examen de la demande d'asile d'un réfugié au premier pays qui l'a accueilli.

Ils m'ont menottée, mes deux pieds et mes deux bras

Tatiana Logbo, requérante d'asile en Italie

Dans le cas de ce couple, l'état de santé de Tatiana ne permettant pas un retour immédiat. La famille est installée au centre d'accueil d'Aarwangen. En avril 2018, la police cantonale bernoise intervient une première fois.

Violence dénoncée

"Sans même frapper, ils sont entrés. J'ai dit: 'Attendez, mon mari est parti à la Migros pour aller chercher des couches. Mais ils ont commencé la violence, à me frapper, ici et là, mon poignet était tout enflé, mon genou a été frappé et puis ils m'ont menottée", raconte Tatiana. Selon son témoignage, Joelson est alors privé de liberté et les médecins s'opposent au transfert de Tatiana et Leora vers l'Italie.

Mais les règles de Dublin imposent un rapatriement dans les six mois. Le temps presse. En septembre, la police intervient une seconde fois. "Ils ont commencé à m'attacher comme une bête, mes jambes étaient encordées. Le policier m'a dit: 'Vous, vous êtes illégaux en Suisse, vous repartez vers l'Italie, mais l'enfant reste ici, car le bébé est né en Suisse. J'ai dit: 'Quoi?!'", assure la jeune femme. Transporté vers l'aéroport, le couple assure que la police leur a glissé un casque sur le visage pour les empêcher de crier. Finalement, leur enfant sera également mise dans l'avion pour l'Italie.

"Unités spéciales"

Un observateur de la Commission contre les tortures accompagnait ce vol. Il a écrit un rapport sur les méthodes utilisées pour les renvois de requérants d'asile. "Parfois, il y a des unités spéciales qui interviennent pour l'arrestation et là, il peut y avoir des problèmes", indique Giorgio Battaglioni, le vice-président de la Commission nationale pour la prévention contre les tortures (CNPT), à la RTS.

De son côté, la police cantonale bernoise, responsable du transfert, renvoie au Service des migrations qui précise, dans un communiqué en italien, que "les coups contre les requérants d'asile ne font pas partie des mesures possibles". Sans se prononcer sur le cas précis, Giorgio Battaglioni estime que les dérapages existent, mais sont de moins en moins fréquents. "On peut donner des recommandations aux autorités cantonales pour faire en sorte que les droits fondamentaux des personnes qui doivent être rapatriées soient respectées", ajoute-t-il.

Depuis un an, la famille  vit dans un centre d'accueil à Naples. Mais son témoignage rappelle la difficulté de renvoyer les migrants dans les pays de première arrivée.

Propos recueillis par Valérie Dupont (en Italie)

Adaptation web: Juliette Galeazzi

Publié le 11 octobre 2019 à 20:37

Plus de 800 migrants renvoyés de Suisse cette année

L'an dernier, la Suisse a renvoyé 1760 migrants dans le cadre du règlement de Dublin. Cette année, ils sont près de 800 à avoir été expulsés. L'Italie a elle reçu plus de 60'000 demandes de retour venant des pays du nord de l'Europe.

Depuis plusieurs années, les pays européens où arrivent le plus de migrants - soit la Grèce, l'Italie et Malte- réclament un assouplissement de Dublin. Un accord de répartition était par ailleurs en discussion mardi au Luxembourg entre les ministres de l'Intérieur européens afin d'éviter que des bateaux chargés de migrants ne restent bloqués en mer pendant des semaines.