Modifié le 30 septembre 2019 à 11:45

Les LGBT, cœur de cible en Pologne avant les européennes

En Pologne, la tension est toujours vive entre les catholiques et la communauté homosexuelle
En Pologne, la tension est toujours vive entre les catholiques et la communauté homosexuelle 19h30 / 3 min. / le 24 mai 2019
#EuropExpress (5/5). Chaque soir, du 20 au 24 mai, RTSinfo propose un reportage dans une capitale d'Europe, où trois journalistes se sont rendus en train à la rencontre des habitants et de leurs préoccupations. Dernier arrêt: Varsovie.

"Ce que le lobby LGBT veut enseigner aux enfants: à 4 ans la masturbation, à 6 ans accepter des relations sexuelles, à 9 ans les premiers orgasmes". Le message des militants homophobes, écrit noir sur blanc, cueille les passants dès la sortie de métro. Quant à la petite astérisque, elle vient comme enfoncer le clou: un programme basé sur les standards en Europe...

Aujourd'hui, le Palais de la culture soviétique est entouré par des gratte-ciel à Varsovie. Aujourd'hui, le Palais de la culture soviétique est entouré par des gratte-ciel à Varsovie. [Juliette Galeazzi - RTS] La gare principale de Varsovie ne se trouve qu'à quelques centaines de mètres de l'esplanade sur laquelle est installé le stand "stop pédophilie".

Désinformation

L'ambiance est aussi douce en cet après-midi de mai que les slogans qui fusent sont agressifs. Parmi les passants, on aperçoit des jeunes branchés, pantalons courts, baskets blanches, des gens plus âgés qui eux aussi se détournent... et puis il y a Dawid Wachowiak qui nous explique: "Si un enfant est sensibilisé trop tôt à la sexualité, il y a plus de risques qu'il réponde aux avances d'un pédophile". 

Pour lui, la majorité des pédophiles sont homosexuels. Une "fake news" que ce militant du parti Droit et Justice (PiS), les conservateurs au pouvoir en Pologne, assène telle une vérité à qui veut bien l'écouter. En face, avec moins de moyens mais autant d'énergie, un groupe de jeunes récolte des signatures pour que l'Etat devienne laïque et que le financement des Eglises soit mieux surveillé.

Face à face, sans se parler, deux mondes qui s'opposent sur des sujets de société aussi cruciaux que la place des femmes, l'avortement, les homosexuels... Ils se rencontreront bientôt dans les urnes, d'abord aux européennes le 26 mai, puis aux élections parlementaires à l'automne.

Climat de peur

Fin avril, le leader des conservateurs nationalistes au pouvoir Jaroslaw Kaczynski a qualifié la communauté LGBT, la théorie du genre et des recommandations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) - qui, selon lui, appellent à la sexualisation des enfants en bas âge - de "menace à l'identité, à la nation et à l'Etat polonais".

"C'est de pire en pire. Le gouvernement nous est vraiment hostile. C'est récent que des figures politiques s'en prennent aux LGBT. Ils sont en campagne et ils veulent gagner des voix", dénonce Aleksandra Muzinska.

Je ne me sens pas en sécurité en ce moment en tant qu'activiste et en tant que femme

Aleksandra Muzinska, militante LGBT

A 36 ans, cette jolie femme travaille pour une fondation financée par le milliardaire américain George Soros, l'ennemi juré du Premier ministre hongrois Viktor Orban, lui aussi ouvertement homophobe. Avec sa compagne, Natalia Sarata, elles militent pour les droits des femmes et des homosexuels en Pologne.

Natalia et Aleksandra, dans leur appartement douillet à Varsovie. Natalia et Aleksandra, dans leur appartement douillet à Varsovie. [Juliette Galeazzi - RTS] Passionnée de droit, Aleksandra précise: "Nous n'avons aucune protection légale en Pologne, mais nous faisons tout pour forcer le gouvernement à changer la loi. Il y a treize cas en attente à la Cour européenne des droits de l'homme".

Villes contre campagnes

Une ambiance intimiste règne dans leur appartement niché dans le quartier de Mokótow, repaire d'artistes et de bobos. La tension de la station de métro paraît bien loin. Des plantes grimpent jusqu'au plafond et Buba, le chien, roupille dans un fauteuil.

L'émotion perce pourtant dans la voix de Natalia, 40 ans, quand elle évoque l'épuisement qui frappe de nombreux activistes en Pologne. "Il y en a déjà beaucoup qui ont quitté la Pologne", indique-t-elle dans un soupir.

En Pologne, l'homophobie est quelque chose qu'on peut respirer. Elle est présente à l'école, elle est présente à l'église, elle est présente dans les villages...

Natalia Sarata, consultante, lesbienne et féministe

"Etre un couple lesbien ici à Varsovie ou à Cracovie, cela va encore parce qu'on vit dans notre bulle. Ailleurs, c'est très difficile. Mes parents, par exemple, ne sont pas ouverts à cette relation", relève Natalia. "Ce qui me fait peur, aujourd'hui, c'est qu'il y ait des victimes, que quelqu'un soit tué pour être gay ou lesbienne", ajoute cette travailleuse indépendante, les traits tirés derrière ses lunettes.

Scandales dans l'Eglise

Dehors, il commence à pleuvoir. Un documentaire sur la pédophilie dans l'Eglise catholique polonaise vient d'être mis en ligne. Visionné 20 millions de fois en quelques jours, ce film - qui n'a pas grand chose à voir avec les européennes - pourrait faire basculer le vote en Pologne où le parti Droit et Justice est très lié au clergé, tout puissant.

Crédité de 38% des intentions de vote, le PiS est en effet talonné dans les sondages par l'opposition centriste, regroupée sous l'étiquette Coalition européenne (37%). Un nouveau parti, appelé Wiosna, le renouveau, remporterait quant à lui 10% des voix. Son fondateur, ouvertement homosexuel, Robert Biedrón l'a créé en début d'année pour défendre des idées de gauche et relancer des débats de société.

Dans un bar, appelé Regeneracja - la régénération (est-ce un signe?) - la jeunesse de Varsovie boit des bières artisanales et déguste des bowls aux saveurs exotiques. On pourrait être à Paris ou à Berlin. Au-delà des populismes et des nationalismes, c'est aussi ça l'Europe d'aujourd'hui.

>> Toute la série #EuropExpress: De l'Italie à la Pologne, voyage en train dans l'Europe des populistes

Juliette Galeazzi, Stephen Mossaz et Tristan Dessert

Publié le 24 mai 2019 à 20:49 - Modifié le 30 septembre 2019 à 11:45