Modifié le 08 avril 2019 à 14:14

"Celui qui croit avoir compris la Libye n'a pas été correctement informé"

L'envoyé spécial de l'ONU en Libye Ghassan Salamé.
Les tensions montent en Libye, entretien avec le représentant spécial de l'ONU Ghassan Salamé Tout un monde / 8 min. / le 08 avril 2019
Alors qu'une offensive militaire a été lancée en direction de Tripoli, la Libye est dans l'impasse politique. Dans une interview accordée à la RTS, l'émissaire de l'ONU explique pourquoi la solution est avant tout économique.

La correspondante de la RTS en Afrique du Nord Maurine Mercier a pu s'entretenir il y a quelques jours avec Ghassan Salamé, qui n’accorde que très peu d’entretiens aux médias.

Si le conflit en Libye est souvent analysé par les pays occidentaux comme une guerre entre deux hommes - le maréchal Khalifa Haftar à l’est et le chef du gouvernement de Fayez al-Sarraj à l’ouest - la situation est en fait bien plus complexe, explique le représentant spécial de l’ONU lundi dans l'émission Tout un Monde.

>> Lire aussi: Pas de trêve humanitaire en Libye, secouée par de violents combats

Il s'agit de refaire un puzzle de petites puissances locales.

Ghassan Salamé

"Les événements de 2011 n'ont pas conduit à la division du pays en deux comme on raconte à droite et à gauche, ce n'est pas vrai", souligne-t-il. "Le pays a éclaté en 1000 morceaux. Donc il ne s’agit pas du tout de raccrocher deux parties qui se seraient divisées, il s'agit en fait de refaire un puzzle de petites puissances locales sur un pays grand comme trois fois la France (...) C'est un travail beaucoup plus de dentelière que de menuisier."

A ceux qui estiment qu'il suffit de réconcilier Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar pour obtenir la paix, le représentant de l'ONU répond que c'est trop personnaliser le processus. "J'ai réussi à réunir récemment à Abu Dhabi Messieurs Haftar et Serraj. C'est important (...), mais il ne faut pas exagérer l'importance de cela parce que le pays n'est pas divisé entre deux personnages (...) Celui qui croit avoir compris la Libye n'a pas été correctement informé."

>> Extrait vidéo de l'interview de Ghassan Salamé:

Situation en Libye interview de Ghassan Salame
L'actu en vidéo - Publié le 08 avril 2019

Pas le bon moment pour des élections

Dans ce contexte complexe, plusieurs Etats - dont la France - appellent à la tenue d’élections pour sortir le pays du chaos. Une conférence sous l'égide de l'ONU doit réunir toutes les parties libyennes le 14 avril pour se mettre d’accord sur l'organisation du scrutin.

Mais pour Ghassan Salamé, ce n'est pas le bon moment. "Je pense que des élections qui sont mal préparées sont pires que la non-tenue d’élections", dit-il. "Je sais que, dans certaines capitales, on est obsédés par les élections. Ce n'est pas mon cas."

L'émissaire reconnaît cependant qu'aujourd'hui, quatre Libyens sur cinq les réclament et qu'il ne peut pas ignorer la volonté du peuple. Mais, précise-t-il, "mon rôle est de dire: ne faites pas des élections avant que les conditions soient réunies. Il faut une loi, un engagement préalable à accepter les résultats, une situation de sécurité raisonnable (…) Je dois la vérité aux Libyens."

Avant de faire des propositions, il faut d'abord poser le bon diagnostic, poursuit Ghassan Salamé. Il faut, dit-il, s’attaquer à la question économique avant de s’occuper des structures politiques.

Dans un pays riche comme la Libye, on se bat pour l'enrichissement personnel.

Ghassan Salamé

Il y a une différence profonde, structurelle, entre des pays riches et des pays pauvres et il faut bien faire la différence, explique encore l'envoyé spécial: "Dans les pays pauvres, comme en Somalie ou au Yémen, on se bat principalement par manque de ressources comme l'eau et la nourriture. Dans les pays riches, comme la Libye qui produit 1,3 million de barils par jour et qui a des réserves de plutonium ou d’or, ce n’est pas un conflit par manque de ressources mais sur les ressources dans l'objectif de l'enrichissement personnel."

Le cœur du dilemme libyen n'est ni idéologique, ni politique, ni régional, souligne Ghassan Salamé. "C'est d'abord une guerre sur les ressources. J'ai mis un an à faire comprendre cela au Conseil de sécurité. C'est maintenant passé, mais il faut que l'ensemble du public le comprenne."

Les faiseurs de paix arrivent avec des remèdes sans avoir diagnostiqué le mal.

Ghassan Salamé

"Nous poussons pour que les groupes armés ne soient pas les seuls bénéficiaires des deux grands fléaux qui frappent la Libye, qui ne sont pas ce qu’on lit dans la presse mais qui sont le système de contrebande systématique des ressources libyennes - notamment du pétrole - vers les pays voisins et le pillage systématique du pays par ses élites."

Je ne m'arrêterai pas jusqu'à ce que Monsieur Serraj décide de relever le prix du pétrole. Avec un prix de 3 centimes d'euros pour le litre d'essence en Libye, alors qu'il est à 1,27 ou 1,28 euro dans les pays européens, vous n'arriverez jamais à arrêter la contrebande. Donc il faut frapper là où cela fait mal. Les trafiquants financent les groupes armés, sont protégés par les groupes armés et retardent la renaissance de l'Etat libyen. C'est l'un des problèmes des faiseurs de paix externes: ils arrivent avec des remèdes sans avoir diagnostiqué le mal. En Libye, le mal est celui des Etats rentiers où la grosse bagarre est autour des ressources."

Ne changez pas un régime si vous ne savez pas à quoi les lendemains ressemblent.

Ghassan Salamé

Pour l'envoyé spécial de l'ONU, on est donc aujourd'hui face à une situation inextricable, avec des Etats occidentaux qui prônent l’inverse de ce qu’il faudrait. Mais Hassan Salamé ne se décourage pas pour autant, même s'il reconnaît que le rétablissement de l'Etat libyen prendra des années. "Ce ne sera pas mon successeur mais peut-être le successeur du successeur de mon successeur qui verra peut-être un Etat libyen légitime. Dans dix ans, dans vingt ans, est-ce que de l'Etat yéménite sera rétabli? Combien de temps faudra-t-il à la Syrie? Je dis à ceux qui aiment les changements de régime: attention mes amis, ne le faites pas si vous ne savez pas à quoi les lendemains ressemblent."

Cet entretien a été réalisé juste avant les affrontements qui ont débuté en fin de semaine dernière à proximité de Tripoli.

Maurine Mercier/oang

Publié le 08 avril 2019 à 11:27 - Modifié le 08 avril 2019 à 14:14

L'Occident cumule les erreurs dans les pays arabes

Pour Ghassan Salamé, l’intervention de l’OTAN pour précipiter la chute de Mouammar Kadhafi en 2011 a été une erreur - tout comme, plus largement, les interventions dans le monde arabe par l’Occident ont été l’erreur du siècle.

"Je crois que la décision d'attaquer l'Irak en 2003 était une décision d'une gravité similaire au début de la Première Guerre mondiale. Il m'arrive de penser que l'assassinat de l'archiduc a été suivi par plusieurs mauvais calculs de puissances importantes. Et que la décision d'envahir l'Irak en 2003 a été un processus quasiment similaire. Chaque siècle aura commencé avec un très mauvais calcul diplomatique de quelqu'un."

Plus de 30 morts dans les combats

Au moins 32 personnes ont été tuées et 50 autres blessées depuis le début jeudi dernier de l'offensive du maréchal Haftar contre la capitale libyenne, selon un nouveau bilan arrêté dimanche soir par le ministère de la Santé du Gouvernement d'union nationale (GNA) basé à Tripoli.

De son côté, l'Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar a fait état samedi soir de 14 morts parmi ses combattants.

De violents combats ont opposé dimanche près de Tripoli les forces paramilitaires du maréchal Haftar aux troupes du GNA, malgré des appels internationaux à la cessation des hostilités.

Washington a appelé à l'"arrêt immédiat" de l'offensive du maréchal Haftar. Mais les grandes puissances ne sont pas parvenues à se mettre d'accord à l'ONU sur une position commune concernant la crise libyenne.