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Rokhaya Diallo: "On peut être raciste en pensant faire un compliment"

L'invitée de La Matinale (vidéo) - Rokhaya Diallo milite pour l'élimination de la discrimination raciale [RTS]
L'invitée de La Matinale (vidéo) - Rokhaya Diallo milite pour l'élimination de la discrimination raciale / La Matinale / 10 min. / le 21 mars 2019
Le racisme est construit par l'Histoire et se perpétue par les stéréotypes et le fonctionnement de l'Etat, affirme la militante antiraciste française Rokhaya Diallo, en Suisse pour la Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale.

"De nombreuses personnes ne sont pas mal intentionnées quand elles profèrent une assertion raciste. Par exemple, on peut avoir l'impression de faire en compliment en disant à une personne noire qu'elle parle bien français", explique Rokhaya Diallo au micro de La Matinale jeudi. "Il n'y a pas forcément une intentionnalité dans le racisme, qui n'est pas l'apanage de l'extrême droite ou de personnes malveillantes."

Journaliste, écrivaine, chroniqueuse et réalisatrice, Rokhaya Diallo est régulièrement au centre de polémiques dans l'Hexagone pour ses prises de positions antiracistes et féministes. "L'espace public français compte peu de personnes de couleur qui s'expriment dans l'espace public sur les questions de racisme. Je ne suis pas non plus représentative du milieu social ouvrier dont je suis issue. Le fait que je suis une femme me vaut, en plus des insultes habituelles, des menaces de viol. En tout point, je suis la tête qui dépasse."

Racisme "atmosphérique"

Née à Paris de parents immigrés sénégalais, élevée dans un milieu multiculturel, Rokhaya Diallo affirme avoir découvert le racisme assez tard dans sa vie. "Le racisme 'atmostphérique' est le recours aux stéréotypes les plus récurrents sur les personnes d'une certaine origine, qui cantonne ces personnes à certaines qualités", définit-elle.

Par exemple, présupposer que les Asiatiques sont bons en sciences ou que les Noirs sont doués pour les sports n'est premièrement pas une réalité - "moi-même, je ne cours pas vite", s'amuse-t-elle -, et deuxièmement, cela permet d'autres préjugés de type "en revanche, les Blancs sont plus intelligents ou meilleurs pour ceci ou cela."

"Les conditions sociales existent, évidemment, pour expliquer diverses compétences, par exemple l'endurance des marathoniens d'Afrique de l'Est qui ont vécu entouré de montagnes. Mais une population ne doit pas être réduite à cela", souligne Rokhaya Diallo. "Laisser à l'individu sa capacité à exprimer ses talents propres est beaucoup plus pertinent."

Un fruit de l'Histoire toujours vivace

Pour la militante, le racisme est avant tout le fruit de l'Histoire qui a généré les divisions dans le monde. "Au moment de justifier par exemple le recours à l'esclavage, on a utilisé les sciences ou la Bible afin de créer des préjugés permettant ces pratiques."

Et nombre de préjugés sont toujours vigoureux aujourd'hui, relève-t-elle, évoquant l'insulte de "singe" qui a qualifié l'ex-ministre de la Justice française Christine Taubira, les jets de bananes à l'encontre de joueurs de football comme Mario Balotelli ou Kalidou Koulibaly, ou encore les contrôles au faciès statistiquement beaucoup plus nombreux sur les jeunes hommes d'origine maghrébine.

"La police est une institution de la République, or il n'y a pour l'heure pas de politique institutionnelle pour mettre fin au contrôle au faciès. A minima, il s'agit là de complicité dans l'inaction", estime Rokhaya Diallo, qui dénonce la persistance d'un "racisme d'Etat".

Pour une politique volontariste

Car déclarer l'égalité dans la loi ne suffit pas à combattre le racisme, tout comme elle ne suffit pas à éradiquer les violences faites aux femmes ou les discriminations sur le genre ou l'orientation sexuelle. "L'Etat doit mener une politique volontariste afin de faire reculer le racisme dans les institutions."

Entendue jusqu'au siège des Nations unies à New York l'an dernier pour porter sa lutte contre le racisme, Rokhaya Diallo sera l'invitée jeudi soir du Club 44 à La Chaux-de-Fonds, à l'occasion de la Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale.

Propos recueillis par Elisabeth Logean

Adaptation web: Katharina Kubicek

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