Modifié le 11 mars 2019 à 11:49

En Iran, la pression s'accentue sur les défenseurs de l'environnement

En Iran, la pression s'accentue sur les défenseurs de l'environnement
Des militants écologistes emprisonnés en Iran soupçonnés d'espionnage Tout un monde / 6 min. / le 07 mars 2019
Huit écologistes, membre d'une association iranienne de l'environnement, sont en prison depuis un an. Accusés d'espionnage alors qu'ils étudiaient le guépard asiatique, ils pâtissent des luttes d'influence qui secouent les hautes sphères du pouvoir iranien.

Une scientifique iranienne engagée dans la protection de l'environnement est sous les verrous depuis janvier 2018. Arrêtée pour espionnage en compagnie de huit autres écologistes, Niloufar Bayani, 31 ans, avait travaillé cinq ans à l'ONU à Genève avant de regagner l'Iran en 2017, son pays de naissance et de coeur.

Guépard asiatique Guépard asiatique [Caren Firouz - REUTERS] "Ils ont été arrêtés pendant une mission dans la nature au cours de laquelle ils posaient des pièges photographiques pour pister le guépard asiatique, un procédé scientifique tout à fait habituel", témoigne Muralee Thummarukudy, collègue de la scientifique lorsqu'elle travaillait à l'ONU. Cette sous-espèce du guépard, qui ne subsiste plus qu'en Iran, est en danger critique d'extinction: une cinquantaine d'individus seulement ont été recensés en 2017.

L'un des scientifiques arrêtés est mort en prison un mois après son arrestation. Les huit autres sont toujours en détention dans la prison d'Evin, au nord de Téhéran, plus d'un an après leur incarcération, et cinq d'entre eux sont passibles de la peine de mort. Niloufar Bahyani aurait déclaré lors d'une audience avoir subi des pressions et des tortures physiques et mentales pour la pousser à signer des aveux.

Ils dérangent des intérêts économiques

Selon un rapport d'Amnesty International, sur les 7000 personnes arrêtées l'année dernière, au moins 63 étaient des spécialistes de l'environnement. Mais pourquoi est-on menacé lorsqu'on travaille dans le domaine de l'écologie en Iran.

Niloufar Bayani, une militante écologiste emprisonnée en Iran. Niloufar Bayani, une militante écologiste emprisonnée en Iran. [Niloufar Bayani - Any Hope for Nature]

Selon Clément Therme, chercheur à l'institut d'études stratégiques de Londres, c'est le résultat d'un climat qui s'est tendu l'année dernière, après le retrait des Etats-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien et le retour des sanctions économiques. Pour l'appareil de sécurité iranien, ces militants représentent une menace pour la sécurité nationale: comme le bilan environnemental iranien n'est pas bon (pollution de l'air, lacs asséchés, nappes phréatiques surexploitées), des manifestations commencent à avoir lieu dans certaines régions du pays.

En outre, ces militants environnementaux vont à l'encontre des intérêts des Gardiens de la révolution, un corps paramilitaire chargé du maintien de l'ordre et placé sous l'autorité du Guide de la révolution Ali Khamenei: "Leurs intérêts économiques rentiers les conduisent à s'opposer à ces militants, qui menacent la rentabilité des projets de construction de barrages et d'autres infrastructures", explique Clément Therme. Les Gardiens de la révolution contrôlent en effet des pans de l'économie dans des secteurs qui contribuent aux problèmes de manque d'eau et de pollution de l'air.

Piégés par des luttes de pouvoir

Le sort réservé aux militants écologistes ces derniers temps est aussi lié aux différents niveaux de pouvoir et aux forces qui s'opposent en Iran: "Les trois pouvoirs - exécutif, parlementaire et judiciaire - sont indépendants et n'ont pas la même couleur politique. Le pouvoir judiciaire est dominé par les durs, au sein desquels se rangent les Gardiens de la révolution, tandis que l'exécutif et le parlement sont plutôt dominés par les modérés et le président élu Hassan Rohani", analyse Thierry Coville, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques français (IRIS).

"Manifestement, c'est un cas typique où un groupe de la société civile se retrouve pris par ces affrontements", achève le spécialiste de l'IRIS. Plusieurs officiels du gouvernement iranien auraient appelé à la libération des écologistes emprisonnés, sans succès pour l'instant.


Blandine Levite
Adaptation web: Vincent Cherpillod

Publié le 10 mars 2019 à 14:43 - Modifié le 11 mars 2019 à 11:49