Modifié le 19 janvier 2019 à 12:05

Comment les fake news menacent les démocraties

Geopolitis
Fake news Geopolitis / 26 min. / le 20 janvier 2019
Facebook, Twitter ou Instagram ont conquis 40% de la population mondiale. Caisses de résonnance pour les informations bidon, comment les réseaux sociaux influencent-ils les opinions et le débat démocratique? Décryptage dans Géopolitis.

Le 30 octobre 1938, Orson Welles annonçait sur les ondes de CBS l'invasion des Etats-Unis par des Martiens. Faux témoignages, faux flashes d'information, la "Guerre des mondes" semait une formidable panique auprès d'un million d'Américains.

Un génial canular imaginé par un génie, mais ce n'était qu'un début. Il y aura par la suite le faux charnier de Timisoara lors de la révolution roumaine en 1989 ou les prétendus laboratoires chimiques de Saddam Hussein pour justifier l'intervention américaine en Irak en 2003.

Avec l'avènement des réseaux sociaux, la diffusion des fake news s'accélère à une vitesse folle.

Pour Jérôme Duberry, enseignant et chercheur auprès du Global Studies Institute de l’Université de Genève, les principaux responsables de cette propagation ne sont pas des bot, ces logiciels qui relaient automatiquement les informations, mais les êtres humains eux-mêmes. "Les utilisateurs sont attirés par les informations qui vont dans le sens de leurs pensées et les partagent sans les vérifier. Ainsi, les réseaux sociaux soutiennent les débats extrêmes, émotionnels et sensationnels".

Ce n'est pas l'essence d'une démocratie que d'être seulement confronté aux opinions qu'on a déjà.

Julia Jäckle, étudiante à l'IHEID Genève, auteur d'un travail sur les médias sociaux et les démocraties

"Les algorithmes qui régissent le fonctionnement des réseaux font en sorte d'enfermer les utilisateurs dans des bulles", relève Julia Jäckle dans un travail de recherche réalisé à l'IHEID. Et d'ajouter: "Ce que je vois sur mon mur Facebook est complètement différent de ce que mon voisin voit. Chaque individu voit uniquement les choses que Facebook sélectionne pour me plaire et réaffirmer mes opinions. Ce n'est pas l'essence d'une démocratie que d'être seulement confronté aux opinions qu'on a déjà."

Un outil politique

Jérôme Duberry rappelle que les réseaux sociaux représentent désormais "un nouvel intermédiaire" entre les citoyens et les leaders politiques. Derrière Donald Trump et ses 55 millions de "followers" toutes plateformes confondues, au Brésil, le nouveau président Jair Bolsonaro en possédait 20 millions lors de sa campagne victorieuse.

"Jair Bolsonaro est l'exemple parfait de l'utilisation des réseaux sociaux pour gagner une élection, explique le chercheur. Il possède une équipe de communication digitale. Durant la campagne, celle-ci créait chaque jour du contenu qui était partagé sur plusieurs milliers de groupes Whatsapp. Des informations non-vérifiées ou fausses qui étaient relayées par les citoyens".

Régulation insuffisante

Comment réguler ces nouvelles plateformes de communication? "C'est très compliqué", insiste Jérôme Duberry pour qui les exemples demeurent embryonnaires. En Allemagne, une loi oblige les réseaux sociaux à enlever les contenus problématiques sous 24 heures. La France planche elle sur une loi sur les fausses informations alors qu'en Italie, il est possible de dénoncer une fake news sur le site de la police.

Il est quand même ennuyant de devoir demander à des entreprises privées basées aux Etats-Unis de décider ce qui est vrai ou faux.

Jérôme Duberry, chercheur Université et IHEID Genève

"Pour l'instant, on est au niveau national et on demande très souvent aux plateformes elles-mêmes de s'auto-réguler", constate le spécialiste. "Il est quand même ennuyant de devoir demander à des entreprises privées basées aux Etats-Unis de gérer leur propre contenu. Et donc de décider ce qui est vrai ou faux. Il est très simple d'enlever une information discriminante au sens de la loi. Par contre, il est beaucoup plus compliqué de le faire lorsqu'on parle d'opinion, d'humour ou de sarcasme".

Eduquer le public

Face au décalage entre la connaissance réelle des utilisateurs et leur pratique des réseaux sociaux, Jérôme Duberry insiste sur l'importance de la formation dès le plus jeune âge.

"Il faut faire comprendre aux gens que l'information n'est pas neutre et que la pluralité d'opinions est en danger dans la démocratie d'aujourd'hui. Pourquoi? Parce qu'on a très souvent accès uniquement aux idées en accord avec les siennes", conclut-il.

Kevin Gertsch et Marcel Mione

Publié le 19 janvier 2019 à 08:58 - Modifié le 19 janvier 2019 à 12:05