De plus en plus de monnaies parallèles font leur apparition en Suisse, avant tout pour mettre en valeur une économie de proximité. Mais à quoi servent vraiment ces monnaies? Quel est leur impact? Quelles sont les dispositions légales? TTC décrypte lundi ce phénomène.

>> Le reportage de TTC:

Les monnaies locales
TTC - Publié le 20 juin 2016

>> L'interview de Jean Rossiaud, président de Monnaie Léman

Notre invité: Jean Rossiaud, Président Monnaie Léman
TTC - Publié le 20 juin 2016
 

 

 

Les monnaies locales suisses

En 2015, une nouvelle monnaie a fait son apparition en Suisse: le léman. Cette année, c'est le farinet valaisan qui est en préparation. Mais le pays possède depuis 1934 déjà une monnaie parallèle émise à Bâle, le franc wir. De même, plusieurs systèmes d'échanges financiers peuvent être considérés comme des monnaies, à l'instar des chèques REKA.

LE LEMAN

Des billets de "léman".
Des billets de "léman". [Laurent Gillieron - Keystone]

Création: 2015

Zone: arc lémanique

Usage: A l'heure actuelle, quelque 50'000 lémans sont en circulation. Selon l'association Monnaie Léman qui la gère, la monnaie est utilisée par 800 personnes et 200 prestataires. La liste des commerces qui l'acceptent s'est récemment étendue jusqu'à Lausanne et Vevey, ainsi qu'en France voisine. Comme le farinet, le léman est destiné à "stimuler les échanges locaux".

Où en obtenir: en changeant des francs suisses au bureau de change des lémans, à Genève.

 

LE FRANC WIR

Le logo de la banque WIR.
Le logo de la banque WIR. [Georgios Kefalas - Keystone]

Création: 1934

Zone: toute la Suisse

Usage: lancée pendant la crise des années 1930 pour faire face à la pénurie d'argent liquide, le wir, réservé aux entreprises, est aujourd'hui utilisé par quelque 60'000 PME. Concrètement, c'est un système monétaire privé en circuit fermé qui permet aux PME d'échanger des produits ou des heures de travail sans passer par le franc suisse. La banque wir, responsable de la monnaie, octroie aussi des crédits à bon marché.

Où en obtenir: en devenant client de la Banque WIR.

LE FARINET

Visuel de lancement du "farinet".
Visuel de lancement du "farinet". [lefarinet.ch/]

Création: 2016

Zone: canton du Valais

Usage: "Le Valais dépend beaucoup d'apports extérieurs, comme le tourisme, l'énergie, la construction, rappelle David Dräyer, créateur du farinet. Aujourd'hui, cette économie est fragilisée par des lois qui peuvent passer: pour limiter les constructions, libéraliser le marché de l'énergie... Donc pour nous, c'est important de développer une économie résiliente où, quand on a la capacité nous-mêmes de produire quelque chose, on le favorise".

Où en obtenir: à l'heure actuelle, le farinet n'a pas encore été émis.

 

LE CHÈQUE REKA

Des chèques REKA.
Des chèques REKA. [Roger Doelly - Keystone]

Création: 1939

Zone: toute la Suisse

Usage: destinés aux vacances et aux loisirs, les chèques REKA sont acceptés dans plus de 9000 points de vente en Suisse, selon les données de la Caisse suisse de voyage REKA. L'utilisation des chèques REKA offre un rabais de 3% à 20% aux utilisateurs. Ils ont été créés par les milieux touristiques, les syndicats et le patronat en 1939, pour aider les employés suisses à financer leurs vacances.

Où en obtenir: directement auprès de certains employeurs, ou sur le site www.reka.ch.

Pourquoi sont-elles apparues?

"L'apparition de ces monnaies est liée à la volonté de citoyens de reprendre le contrôle de l'argent qu'ils utilisent au quotidien", estime Christian Arnsperger, professeur de durabilité et anthropologie économique à l'Université de Lausanne.

Ces monnaies ont également été créées pour s'affranchir "du système des banques qui peut orienter toute la physionomie de l'économie suisse". Elles permettent de "garder des moyens de paiements dans une région pour qu'elle puisse se développer".

>> Voir l'interview de Christian Arnsperger:

"Pourquoi les monnaies locales sont-elles apparues?"
Info - Publié le 20 juin 2016
 

 

 

 

La monnaie, objet politique

Selon Christian Arnsperger, professeur de durabilité et anthropologie économique à l'Université de Lausanne, "ces monnaies ont un effet à court terme, mais vraiment faible."

On veut pouvoir faire des choix sur nos modes de vie et nos choix de société.

Professeur Christian Arnsperger
 

Mais cette envie de pluralité, d'ouverture du champ de la création monétaire est une preuve que "la monnaie est un objet politique et pas seulement un instrument neutre. On veut pouvoir faire des choix sur nos modes de vie et nos choix de société, il y a vraiment un mouvement qui prend de l'ampleur".

>> Voir l'interview de Christian Arnsperger:

"La monnaie est un objet politique"
Info - Publié le 20 juin 2016
 

L'avantage de la pluralité

"Il faut faire un choix entre efficience et résilience", estime Christian Arnsperger.

"Pour être efficient, il faut avoir très peu de monnaies. Par exemple, un gros euro que tout le monde utilise et qui maximise les flux financiers. Mais le problème, c'est que cela crée une grande fragilité du système: dès qu'il y a un problème quelque part, ça se répercute partout."

"En introduisant une pluralité de monnaies, on risque d'être un peu moins efficace parce qu'il faudra instaurer des systèmes de change et les monnaies ne seront pas acceptées partout, mais il y a un gain en résilience. Quand un problème interviendra quelque part en Europe, ça n'affectera pas forcément les échanges partout parce qu'il y aura moyen de se reporter vers une autre monnaie que celle qui est en crise."

>> Voir l'interview de Christian Arnsperger:

"L''intérêt d'une pluralité de monnaies"
Info - Publié le 20 juin 2016
 

Que dit la loi?

La question de la monnaie est régie par l'article 99 de la Constitution.

"al.1: La monnaie relève de la compétence de la Confédération; le droit de battre monnaie et celui d'émettre des billets de banque appartiennent exclusivement à la Confédération.

al. 2: En sa qualité de banque centrale indépendante, la Banque nationale suisse mène une politique monétaire servant les intérêts généraux du pays; elle est administrée avec le concours et sous la surveillance de la Confédération."

Cependant, la BNS explique qu'elle ne regarde ces monnaies parallèles que de loin, les considérant comme marginales et que tant qu'il n'y a pas de concurrence avec le franc suisse, il n'y a pas besoin d'une règlementation. En ce sens, ces monnaies sont davantage des bons cadeaux que de véritables monnaies.

 

 

Des monnaies virtuelles

Au-delà des monnaies locales réellement émises, plusieurs systèmes monétaires parallèles existent.

Points fidélités: toutes les entreprises (banques, supermarchés) qui proposent des points fidélités convertibles pour acheter des produits émettent en quelque sorte leur propre monnaie. Il en va de même pour les miles récompensant les voyageurs réguliers en avion.

Bitcoin: la monnaie virtuelle la plus répandue au monde est elle aussi une monnaie parallèle. Une fois créés, les bitcoins sont stockés sur le disque dur de l'ordinateur de leur propriétaire dans un porte-monnaie virtuel et peuvent être échangés avec un tiers. De tels échanges se font sans passer par les banques et restent anonymes.

 

 

Des exemples à l'étranger

En France, une trentaine de monnaies complémentaires existent, dont l'eusko, au pays basque, le sol-violette à Toulouse ou le miel, en Aquitaine.

En Allemagne, le chiemgauer utilise le principe de la monnaie fondante. Le dépréciation contrôlée et régulière de la monnaie encourage à la dépenser rapidement dans l'économie locale au lieu de l'épargner.

En Angleterre, des villes comme Bristol ou Brixton émettent leur propres livres, principalement réservées aux entreprises sur le modèle du wir suisse.

Au Japon, le Fureai Kippu est une monnaie obtenue en s'occupant de personnes âgées et utilisable uniquement pour financer des soins ou du matériel en faveur des personnes âgées. Cette monnaie crée un réseau de solidarité qui n'a pas besoin des yens, donc de l'Etat, pour fonctionner. Il s'agit d'un crédit réciproque.

>> Voir les explications de Christian Arnsperger sur le Fureai Kippu:

Monnaies locales: un exemple au Japon
Info - Publié le 20 juin 2016
 

 

 

Crédit

Réalisation web: Victorien Kissling

Reportage TTC: Julien Chiffelle