La Suisse au coeur du commerce des matières premières

En cette mi-avril, le négoce de matières premières fait l'actualité. Alors que les grands noms du secteur se sont réunis à Lausanne pour leur sommet annuel, sort un nouveau film appelant à plus de responsabilisation des multinationales exploitant des ressources naturelles. Coup de projecteur sur le rôle central que joue la Suisse dans ce business discret qui génère des milliards.

Quelques infographies pour comprendre

Au cours des dernières années, la Suisse est devenue l'un des carrefours du négoce de matières premières les plus importants au monde. Produits agricoles, métaux et ressources énergétiques s'y échangent, de nombreuses multinationales extractives y ont leur siège.

>> Parts de marchés des principaux pôles de négoce mondiaux, selon le produit (source: rapport de la Confédération daté de 2013)

Selon la même source, les revenus de ce commerce ont été décuplés entre 2003 et 2011, passant de 2 milliards à près de 20 milliards de francs par an. En 2010, ces activités sont devenues les services suisses les plus exportés dans le monde, devant les activités bancaires.

Selon la Swiss Trading and Shipping Association (STSA), plus de 500 entreprises et 10'000 employés sont engagés dans le négoce de matières premières. La plupart d'entre eux se trouvent à Genève, Zoug et Lugano.

Les acteurs économiques et politiques, qui se félicitent dans l'ensemble de ce leadership, attribuent l'attrait de la Suisse à sa stabilité politique, mais surtout à ses conditions financières et fiscales accomodantes.

Genève offre une concentration unique au monde de savoir-faire, de capacités de financement (...). Cela explique pourquoi il y a autant d'activités relatives au trading autour de l'Arc lémanique et en Suisse de manière générale.

Guillaume Vermersch, directeur financier chez Mercuria.

La capitale vaudoise accueille les grands noms du trading de matières premières

Ce n'est pas un hasard si le "FT Commodities Global Summit", organisé par le quotidien Financial Times, a lieu à Lausanne. Cette année, pour la 5e fois consécutive, il s'est tenu du 11 au 13 avril.

>> Ecouter: la chute des prix au menu du Sommet des matières premières

Le Beau-Rivage Palace de Lausanne a accueilli notamment d'importantes conférences internationales. [Brendan Smialowski - AP/Keystone]Brendan Smialowski - AP/Keystone
Le 12h30 - Publié le 12 avril 2016

Il s'agit de l'un des événements les plus importants du secteur, qui réunit dans les salons feutrés du palace Beau-Rivage les principales sociétés de négoce, ainsi que des banques et autres investisseurs: HSBC, Mercuria, Glencore, Goldman Sachs, Gazprom, Cargill, Pictet, Vitol, etc.

Pendant deux jours, on se réunit pour discuter des tendances, des éventuels problèmes, des évolutions et du rôle de certains acteurs au sein de la chaîne, notamment les banques.

Guillaume Vermersch, directeur financier chez Mercuria.

Au programme, des débats, des questions ésotériques pour le grand public: l'impact du ralentissement de la croissance chinoise sur les prix des matières premières ou encore les nouvelles contraintes géopolitiques et sociétales qui s'imposent au trading pétrolier.

Un événement controversé

Tous les ans, ce sommet sur les matières premières fait descendre dans les rues de Lausanne plusieurs centaines de manifestants. Cette année, le contre-sommet et le défilé ont eu lieu le samedi précédant l'événement, sous le slogan "Non au sommet des pilleurs!"

Manifestation contre les pilleurs à Lausanne [RTS]
Info en vidéos - Publié le 11 avril 2016

>> Lire: Manifestation à Lausanne contre le "pillage" des matières premières

Rencontre avec une entreprise active dans le trading pétrolier

Interrogé en marge du sommet, Guillaume Vermersch, directeur financier du groupe Mercuria, explique que l'entreprise intervient à "tous les niveaux de la chaîne".

Nous nous engageons à prendre livraison des volumes que nous proposent les producteurs, sur une période donnée et à un prix déterminé à l’avance ; on fournit aux raffineurs le pétrole qu'ils vont transformer et l'on amène leur marchandise sur un marché de consommation.

Guillaume Vermersch, directeur financier chez Mercuria

L'entreprise fait le lien entre producteur, raffineur et consommateur, et assume financièrement les risques inhérents à chaque étape du parcours.

Des efforts d'image

Mercuria estime que l'image de secret qui colle à la peau du secteur n'est plus d'actualité et que des efforts pour se rapprocher du grand public ont été engagés. Selon Guillaume Vermersch, il y a "beaucoup de confusion" autour du métier de négociant de matières premières.

Entretien avec un responsable de Mercuria [RTS]
Info en vidéos - Publié le 14 avril 2016

Guillaume Vermersch insiste par ailleurs sur le fait que la profession est très régulée: "La gouvernance, la responsabilité sociale, la 'due diligence' (toutes les vérifications à faire avant une transaction, ndlr) sont des thèmes très importants qui font partie intégrante de notre métier."

Cela prend différentes formes: "formation interne de sorte que tout le personnel (...) soit informé des règles et les applique correctement; capacité à reporter l'information aux régulateurs qui encadrent nos activités; procédures de "KYC" ("know your client": "connaissez votre client") pour comprendre et vérifier avec qui on traite, quelles sont les origines des marchandises, qui sont les acteurs derrière les sociétés..."

La "malédiction des ressources"

De nombreux observateurs et militants soulignent des effets pervers du commerce des ressources naturelles dans leur pays d'origine.

Flux financiers illégaux et corruption, dégâts environnementaux, violations des droits humains, mais aussi des opportunités manquées pour les pays pauvres d'où sont bien souvent extraites ces matières premières.

L'ONG Déclaration de Berne, qui en a fait l'un de ses combats, parle de "malédiction des ressources" à propos des pays riches en ressources minérales ou fossiles qui restent prisonniers d’une pauvreté extrême et d'un faible niveau de développement.

>> Ecouter l'émission Babylone sur le sujet:

Les marchés de matières premières. [Julien Eichinger - Fotolia]Julien Eichinger - Fotolia
Babylone - Publié le 16 mars 2016

"La Suisse devrait faire plus"

C'est précisément ce qu'illustre le dernier documentaire du réalisateur suisse Daniel Schweizer, "Trading Paradise", en focalisant son propos sur les géants de l'extraction Glencore et Vale.

>> Lire: Trading Paradise braque la caméra sur le coût humain de l'extraction minière

"Par son positionnement international et le fait qu'elle héberge les principales industries extractives et de trading, la Suisse joue un rôle-clé international" estime le réalisateur.

La Suisse commence à être pointée du doigt parce qu'elle n'a pas pris de mesures pour contraindre les industries qui ont leur siège sur son sol à respecter certaines normes environnementales ou les droits humains.

Daniel Schweizer, réalisateur de "Trading Paradise"

Pour en savoir plus, le documentaire fait l'objet d'une fiche pédagogique mise sur pied par e-media, le portail romand d'éducation aux médias de la Conférence intercantonale de l'instruction publique de la Suisse romande et du Tessin:

Pauline Turuban