Les enfants et l'argent

Argent de poche, publicité, budget: comment se passe l'éducation à l'économie en Suisse? Quels conseils donner aux parents? TTC consacre sa 300e émission aux plus jeunes. Notre dossier.

Scroll

Parler d'économie aux enfants

Qu'est-ce qu'une carte de crédit? L'argent rend-il libre? Trois banquiers ont tenté de répondre aux questions posées par des enfants dans le cadre de l'émission TTC.

L'exercice, périlleux, révèle la difficulté que représente l'éducation financière des jeunes en Suisse.

TTC QUESTIONS ELEVES 1409 pour rts info
Info - Publié le 14 septembre 2015
 

Observation et expérimentation

"L'argent reste un sujet tabou, dont on n'aime pas parler, alors la transmission au sein des familles se fait de façon diffuse. Les enfants apprennent surtout par l'observation et l'expérimentation", observe Caroline Henchoz, sociologue à l'Université de Fribourg. En Suisse, des valeurs comme l'épargne et le travail semblent acquises dès le plus jeune âge.

L'ouverture d'un compte d'épargne dès la naissance ou le recours à de petits boulots à l'adolescence reflètent une culture face à laquelle tout le monde ne naît pas égal. "C'est souvent le manque de savoir pratique, sur comment établir un budget ou remplir sa déclaration d'impôts, qui fait défaut aux jeunes", note la scientifique.

Il faut recourir à des exemples tirés de la vie quotidienne

Ingrid Seithumer, journaliste

"Il y a de vraies lacunes en matière de pédagogie sur ces questions", confirme la journaliste Ingrid Seithumer qui a publié en 2014 un livre intitulé "Comment parler d'économie aux enfants?". Désemparée face aux questions de sa progéniture, cette mère de famille propose des idées de réponses par tranches d'âge.

"L'essentiel est de recourir à des images ou des exemples tirés de la vie quotidienne afin de remettre les choses en perspective et susciter le dialogue", explique la Française qui souligne que l'économie ne se limite pas à la seule question de l'argent et gagnerait à être davantage abordée à la table familiale et à l'école.

>> La leçon d'économie de Charles-Edouard:

TTC CHED 1409 PAD
Info - Publié le 15 septembre 2015

L'argent de poche

Combien? A partir de quel âge? Selon quelles valeurs?

L'argent de poche génère bien des questions dans la tête des parents. Et il existe autant de réponses que de familles. Premier contact de l'enfant avec l'argent, il constitue un véritable apprentissage pour les plus jeunes qui apprennent ainsi à s'en servir ou à épargner.

L'enfant doit réaliser que l'argent ne tombe pas du ciel

Monique Ryf Cusin, Pro Juventute

"L'essentiel est de faire prendre conscience très tôt que l'argent ne tombe pas du ciel et que la publicité est faite pour inciter à consommer. C'est une façon de lutter préventivement contre l'endettement des jeunes", indique Monique Rys Cusin, responsable du bureau romand de Pro Juventute. "Après avoir quitté le nid familial, de nombreux jeunes adultes ne savent pas gérer leur argent, 15 à 20% d'entre eux sont endettés", rappelle-t-elle. D'où les actions mises en place par une organisation comme la sienne pour sensibiliser les familles et les écoles à la question.

Un versement régulier conseillé

Budget-conseil Suisse recommande un versement régulier hebdomadaire ou mensuel selon la capacité financière des parents. Cette organisation faîtière conseille les montants suivants dans un document disponible sur son site, précisant qu'à partir de 12 ans, les sommes peuvent évoluer en fonction de ce qui est confié à charge de l'enfant: téléphone, vêtements, repas à l'extérieur, etc.

"L'essentiel pour les parents est de tenir les limites. Si après un jour, l'enfant a dépensé le franc qu'on lui a donné pour la semaine, il ne faut surtout pas lui proposer une rallonge dès le lendemain", explique Monique Rys Cusin, qui analyse: "C'est comme ça que l'enfant apprend à gérer ses frustrations et comprend que l'on ne peut pas tout avoir".

Valeurs données par Budget-conseil Suisse, à titre purement indicatif.
Valeurs données par Budget-conseil Suisse, à titre purement indicatif. [ - ]

Plusieurs philosophies dans les familles

Lors de ses entretiens avec des jeunes de 18 à 25 ans, la sociologue Caroline Henchoz a observé l'existence de trois grands schémas de pensée guidant la distribution d'argent de poche au sein des familles suisses.

> Donner des sommes limitées

L'idée est d'habituer l'enfant à établir des priorités et à évoluer avec un budget restreint, fixe.

> Selon les services rendus

Les parents conditionnent l'argent de poche aux services rendus ou des tâches effectuées à la maison. L'objectif est de transmettre la valeur de l'argent selon le principe: "tout travail mérite salaire".

> L'art de la négociation

Dans d'autres cas, l'enfant doit convaincre ses parents d'un projet ou d'un achat et apprendre à argumenter pour obtenir ce qu'il veut.

Un cas de concret

Reportage dans une famille où trois jeunes soeurs ont décidé de mettre en commun leurs ressources.

TTC ARGENT DE POCHE 1409 PAD
Info - Publié le 15 septembre 2015

Ce que fait l'école

En Suisse, l'éducation financière relève essentiellement de la responsabilité des familles, en tout cas jusqu'au degré secondaire II. Auparavant, divers éléments, la notion de budget par exemple, sont traités de façon très concrète lors de la préparation d'une excursion ou d'un voyage de classe, note Olivier Maradan, le secrétaire général de la Conférence intercantonale de l'instruction publique (CIIP).

Divers outils en ligne ont été développés par des organisations économiques et sont en libre accès pour les enseignants. Ceux-ci n'ont toutefois aucune obligation d'en faire usage au sein de la scolarité obligatoire. Chaque canton est toutefois libre d'introduire des éléments dès le degré secondaire dans le cadre d'options ou de modules complémentaires.

L'entrepreneuriat, activité extrascolaire

Développer l'intérêt des pré-adolescents et des adolescents pour l'économie et l'entrepreneuriat, l'idée préoccupe aussi les écoles privées. Depuis le 1er septembre, le collège Champittet, à Pully, propose par exemple, une activité extrascolaire d'entrepreneuriat de la 8ème à la 14ème, une première en Suisse.

>> Portrait d'un enfant entrepreneur:

TTC ENFANT ENTREPRENEUR 1409 PAD
Info - Publié le 15 septembre 2015

Les petits face à l'argent

Donner un billet de 100 francs à quatre enfants de dix ans et observer comment ils le dépensent. TTC a tenté l'expérience, voici le résultat:

TTC 100 CHF 1409 PAD
Info - Publié le 14 septembre 2015

La pub

En Suisse, les publicitaires s'intéressent de plus en plus aux jeunes acheteurs, puisque ceux-ci pourraient dépenser environ 600 millions de francs annuellement.

TTC ENFANTS ET PUB 1409 PAD
Info - Publié le 15 septembre 2015

"Il faut privilégier un travail d’éducation à l’interdiction de la publicité"

Julien Intartaglia, professeur docteur en marketing à la HEG-Arc Neuchâtel, a étudié comment le marketing s'adressait aux enfants et la place que la consommation occupe dans l'éducation. Décryptage.

RTSinfo: Faut-il interdire la publicité pour les enfants ?

JulienIntartaglia: "Les contenus publicitaires entrent dans la vie des tout-petits dès le plus jeune âge, et pas seulement par le biais de la télévision, c’est pourquoi il est à mon avis préférable de privilégier un travail d’éducation à l’interdiction de la publicité à la télévision. Interdire la publicité revient à mettre l’enfant à côté d’une réalité économique à laquelle il sera ensuite confronté dès l’adolescence sans y avoir été préparé".

Plus précisément, comment les publicitaires ciblent-ils les plus jeunes ?

J.I: "Il existe plusieurs formes de publicités. La stratégie traditionnelle est de montrer un enfant en train de consommer un produit comme une pâte à tartiner ou un jus d’orange, en jouant notamment sur l’image de la famille. Mais de nouveaux contenus plus insidieux ont fait leur apparition. Certaines marques développent des jeux vidéo ou des applications smartphone destinées aux enfants. Si l’enfant est capable dès 4 ou 5 ans de distinguer une publicité d’un divertissement, il ne verra pas qu’un jeu Haribo dans lequel il doit toucher autant de nounours que possible est en fait une tentative de persuasion".

Face à de telles stratégies, quels conseils donneriez-vous aux parents ?

J.I: Cela dépend évidemment de l’âge des enfants, le mieux étant de verbaliser les choses. Car le gros problème que j’ai observé auprès des familles suisses dans le cadre de mes recherches est que la consommation n’est pas considérée comme quelque chose de prioritaire en matière d’éducation. Le discours des parents reste très superficiel et repose sur un processus d’observation. Or, il est possible d’accompagner l’enfant en lui expliquant que manger un bonbon n’est pas bon pour la santé quand il est encore petit puis en l’aidant à comprendre qu’avec un jeu vidéo ou smartphone la marque veut créer une habitude de consommation.

Reportages TTC: Claire Braillard, Valérie Demierre, Aline Inhofer, Marcel Mione et Corinne Portier

Rédaction web: Juliette Galeazzi